Chapitre X
sa maladie pour un abcès qui s'était formé dans la tête, on le erut sans ressources, et les principaux de sa cour lui envoyèrent des confesseurs et l'attirail qu'il faut pour expédier un homme en l’autre monde. L’évêque de Soissons profita de la situation du roi, et lui vendit le sacrement et 5les saintes huiles à condition qu'il renoncerait pour jamais à la duchesse de Châteauroux. L'indisposition du corps qui influe si fort sur l'esprit mit ce pauvre prince à la merci de ces impitoyables prêtres, et dans des violents transports de cerveau il promit tout ce qu'on voulut. Les ennemis de la duchesse de Châteauroux se saisirent de ce moment, et la firent 10 partir de Metz avec un ordre très rigoureux de ne se jamais montrer devant le roi. Ni l'extrême onction ni le sacrement ne furent secourables à ce prince, on lui donna l’'émétique, et l’on fut fort étonné, en le voyant hors d'affaire, d’apercevoir que sa maladie n'était qu'une indigestion: la réputation de ses médecins en souffrit beaucoup, mais les affaires géné- 15 rales encore davantage.
Le duc de Harcourt était cependant arrivé le 5 août avec tout son corps à Pfalzhbourg, justement après que Nadasdy avait pris Saverne, et que cet Hongrois se disposait à pénétrer par les gorges que ce due occupait. Les Français s'y maintinrent jusqu'au 16, ils furent souvent atta-
20 qués mais infructueusement, tandis que les secours de Flandre venaient tous joindre l’armée. |
Malgré toutes les représentations du maréchal de Schmettau, il ne put jamais déterminer les Français à quelque acte de vigueur. Le prince Charles prenait déjà des mesures pour sa retraite selon les ordres qu'il
25 en avait reçus de Vienne: il ne tenait qu'au maréchal de Noailles d'en profiter, mais sa timidité naturelle gâta tout. La France ne couraït aucun risque: si M. de Noailles était battu, le prince de Lorraine était également obligé de marcher au secours de la Bohême, et si les Français étaient victorieux, ils détruisaient toute l’armée autrichienne qui n'aurait
30 jamais pu se sauver par-dessus les deux ponts qu'elle avait sur le Rhin. Le 17 les armées françaises et impériales passèrent le canal de Molsheim, et s'avancèrent à pas lents vers Hochfelden où Nadasdy s'était déjà retiré. Noailles fit trois détachements en avant sur la Motter, et il apprit par M. de Lüwendal qui était marché vers Drusenheim que les Autrichiens avai-
35 ent abandonné leur camp de Brumat et s'étaient retirés vers leurs ponts
de Beinheim. Le comte de Belle-Isle fut envoyé avec une colonne d'infanterie pour les déloger de Suffelnheïm ; toute l’armée passa la Motter et s'avança sur les Autrichiens. Le 23 M. de Belle-Isle obligea les Autrichiens de quitter le village de Suffemheim avec perte, et le même
40 jour M. de Noailles marcha avec le reste de l'armée à Drusenheim pour
joindre M. de Lüwendal. Le soir même, les grenadiers français atta- Frédéric IL., hist. de mon temps. 21
quèrent le village d’Achenheïm qui était garni de grenadiers autrichiens et de troupes hongroïses. Les Français emportèrent le village et s’amusèrent à se former, tandis que l’armée du prince Charles profita habilement du temps, repassa le Rhin sur ses ponts de Beinheïm et les fit détruire avant l'aube du jour. Les Français firent beaucoup de bruit de 5 cette affaire d’arrière-garde où de part et d’autre la perte n’a pas été de six cents hommes, et le prince Charles continua paisiblement sa marche par la Souabe et le Haut-Palatinat, pour arriver en Bohême. Schmettau qui était auprès de la personne du roi se désespérait de la manœuvre misérable des Français; il écrivait aux maréchaux, il pressait les mi- 10 nistres, il présentait des mémoires au roi: c'était peine perdue. Voyant done que le prince Charles était déjà tiré du mauvais pas où il s'était trouvé, Schmettau travailla à l'exécution des points ultérieurs de son instruction; mais il ne put jamais dissuader les Français de la résolution qu'ils avaient prise de faire le siége de Fribourg. Tout ce qu'il put obtenir 15 fut qu'on renforcerait l’armée impériale de tous les corps allemands qui servent chez les Français, et que toutes ces troupes sous les ordres du maréchal Seckendorff marcheraient pour déloger les Autrichiens de la Bavière, et qu'au printemps de l’année 1745, on renforcerait l’armée impériale jusques au nombre de soixante mille hommes. Aïnsi le retour 20 du prince Charles ne fut point troublé, et la diversion du pays d'Hanovre à laquelle les Français s'étaient engagés par leurs traités me manqua également. |
Le maréchal de Seckendorff marcha pesamment vers le Lech, et le roi de France avec une armée de septante mille hommes fit le siége de 25 Fribourg, prit cette place à la fin de la campagne, et en fit entièrement raser les fortifications.
Ce furent ces succès rapides du prince Charles en Alsace, qui m’engagèrent à me déclarer plus tôt que j'avais dessein de le faire. La situation critique des Français me donnait l’'appréhension qu’ils pourraient se 30 voir contraints à souscrire aux conditions qu'il aurait.plu à la reine d'Hongrie de leur prescrire, et dans ce cas il n'était pas douteux que toutes les troupes de la reine allaient fondre sur moi. L'alliance de la
. Russie et de la Suède n'était cependant rien moins que conclue. Le
comte Bestushew qui se sentait affermi dans le ministère depuis qu'il35 avait fait bannir de Pétersbourg La Chétardie, envoyé de France, engagea l’impératrice de se rendre à Moscou pour y être couronnée, il lui fit faire ensuite le pèlerinage de Kiowie à je ne sais quel saint. L’intention du ministre était de distraire sa maîtresse et de se rendre tout-puissant. Les confidents intimes de cette princesse haïssaient le ministre, et ils 40 étaient sans exception dans les intérêts de la Prusse; Bestushew pensait