Chapitre X
depuis longtemps aux moyens de susciter une rivalité à ces favoris, et il voulut qu’ une de ses créatures devint l'instrument des plaisirs de l'impératrice. L'occasion s’en présenta bientôt. Il y avait dans le monastère de Troizkoï un archimandrite dont la réputation était étonnante sur le 5 chapitre de la galanterie. Cet ecclésiastique convainquit de son mérite une femme de chambre de l’impératrice qui avait les mêmes goûts que sa maîtresse, et qui possédait sa confiance. La femme de chambre fit part à la princesse de l’admirable découverte qu’elle venait de faire, en y ajoutant un ample panégyrique des talents de l’abbé et des preuves singulièr- 10es qu'il apportait de son amour. La curiosité, si naturelle au sexe, inspira le désir à l'impératrice de voir ce miracle de ses yeux, et de prendre connaissance de ce prodige par elle-même. L’archimandrite lui fut présenté. Ni sa longue barbe de boue, ni ses cheveux crépus, ni son extrême malpropreté et sa puanteur ne lui firent du tort, il eut le bonheur
15 d'être aimé et d’être trouvé supérieur à sa réputation. Depuis cette nouvelle flamme l’impératrice devint invisible au monde, elle ne vécut, elle ne respira que pour son tendre abbé, et occupée de lui seul et par lui, elle négligea entièrement ses affaires. C’était le triomphe du ministre, bientôt des ordres furent donnés que les ministres étrangers auraïent à
20 négocier avec le comte Bestushew, et il leur fut défendu de parler d’affaires à l’impératrice. Le premier fruit de ce nouvel arrangement valut de grosses sommes au ministre, les Anglais en firent les frais, et Mardefeld s’aperçut bientôt par la mauvaise volonté de Bestushew que les guinées commençaient à opérer.
25 Malgré les mauvaises dispositions de la Russie et l'impuissance de la Suède, au commencement du mois d'août je levais le masque et me déclarais pour l’empereur. Vous ne devez point trouver étrange que j'entre dans un détail plus circonstancié des opérations militaires que j'ai conduites moi-même: ces faits regardent immédiatement la nation prus-
30 sienne, et il faut en quelque façon les analyser pour en expliquer toute la connexion. Telles étaient mes dispositions, que la grande armée devait entrer en Bohême par trois colonnes dont la première que je conduisais aurait à longer la rive gauche de l’Elbe, en la remontant jusquà Prague ; la seconde, à la tête de laquelle était le prince Léopold, traver-
35 sait la Lusace, et longeait, en la remontant vers Prague, la rive droite de l'Elbe : «ces deux colonnes servaient d’escorte à notre grosse artillerie et à trois mois de farine pour l’armée que l’on avait embarquées, sur la rivière avec trois bataillons pour les conduire à Leïtmeritz. La troisième colonne sous les ordres du maréchal de Schwerin devait déboucher de la
40 Silésie par Braunau et Glatz pour arriver en même temps que les autres colonnes à Prague et l'investir. Outre cette armée le prince d’Anhalt
couvrait la Marche de Brandebourg avec dix-sept mille hommes, et le général Marwitz couvrait la Silésie avec un corps de vingt-deux mille hommes.
L'empereur avait fait expédier en secret par la chancellerie des lettres réquisitoriales au roi de Pologne pour accorder aux Prussiens, ses 5 troupes auxiliaires, le libre passage par la Saxe en Bohême. Mon adjudant Winterfeldt eut commission de les délivrer aux ministres de cabinet du roi de Pologne, qui dans l'absence de ce prince étaient les régents de l'électorat. Les Saxons furent surpris et étourdis, ils voulurent gagner du temps, l'armée prussienne avança sur leur territoire, les ministres 10 protestèrent, ils criaient vengeance dans toute l’Europe contre une démarche qui était conforme aux lois de l'empire et dont le but était la conservation de l'empereur.
Tandis que Dresde et Varsovie étaient agitées des plus violents mouvements, que Londres murmurait et que l'on commençait à craindre à 15 Vienne, j'entrais en Saxe, le 17 d'août, dirigeant ma marche sur Pirna. et de là sur Gieshübel où les régiments qui venaient du pays de Magdebourg et qui passèrent par Leipzig et Freiberg avaient ordre de me joindre, pour que nous puissions entrer tous à la fois en Bohême.
J’appris d’abord en marche que les troupes saxonnes remuaient et 20 se rassemblaient en partie sous les canons de Dresde, et que l’on employaïit jusqu'aux artisans pour faire des coupures et des ouvrages dans le quartier de cette capitale que l’on appelle la Nouvelle-Ville. Le ministère saxon était fier et timide en même temps, il accordait trop sans ménagement, et refusait mal à propos: on nous livrait nos subsistances, 25 on nous fournissait des ponts de bateaux pour passer l'Elbe, on laissait passer notre flotte au milieu de Dresde, et on y doublaiït la garnison, on y mettait des canons en batterie, les portes furent barricadées, et on refusait aux officiers prussiens l'entrée de la ville.
Malgré toutes ces oppositions nous arrivâmes le 23 d'août aux fron- 30 tières de Bohême. La conduite des Saxons indiquait de la mauvaise volonté, je les jugeaïis capables de m'être dangereux en cas de malheur, mais je ne les crus point assez mal entendus pour s'engager avec les Autrichiens dans une guerre dont le succès était incertain, d'autant plus que la Saxe était comme entourée par la grande armée que je comman- 35 dais, et par le corps qui était à la disposition du prince d’Anhalt: l’on peut juger par cet événement, combien il est facile de se tromper dans des conjectures.
Un manifeste avait précédé la marche des troupes. Il contenait en gros les raisons de la ligue de Francfort entre l’empereur, la Prusse, 40 l'électeur palatin et la maison de Hesse pour le maintien du système de