Chapitre X
espace où il n’y avait ni murailles ni rempart. Harsch commença alors à faire des réflexions sérieuses sur sa situation, il demanda à capituler : mais, Comme on ne put point convenir des points principaux, le siége se poursuivit. Le gouverneur s’aperçut le 16 que beaucoup de grenadiers 5 défilaient du côté de Bubenetsch, la crainte d’un assaut redoubla, et il se rendit prisonnier de guerre avec sa garnison forte de douze mille hommes. Ce siége ne dura que six jours, et il ne coûta aux assiégeants que quarante morts et quatre-vingts blessés. Les portes furent consignées le même jour, et la garnison fut conduite en Silésie où on la distribua 10 dans les différentes places de ce duché.
C'était un beau commencement de campagne que la prise de Prague et de sa forte garnison. Il était à présumer qu’ après un avantage aussi marqué la Saxe se déclarerait moins que jamais; car en dégarnissant son pays, il était aisé au prince d’Anhalt d'y établir la guerre, et d’y porter
15 la ruine, et de s'emparer de Leïpzig, qui est le siége de leur commerce, le nerf de leur état et la ressource de leur crédit. Mais l'or des Anglais prévalut sur tout, et des séductions momentanées l’emportèrent sur les intérêts les plus durables.
Après la prise de Prague il était temps de déterminer les opérations
20 ultérieures de l’armée. Mon premier dessein était de passer la Béraun, de chasser Batthyani de ses postes, et de m'emparer de Pilsen où il avait -amassé un magasin considérable, et de là de me porter aux débouchés de Cham et de Furt, qui ouvraient les chemins au prince de Lorraine pour pénétrer en Bohême par le Haut-Palatinat. Peut-être qu'en ce cas les 25 ennemis auraient pris par leur gauche, et qu'ils se seraient joints avec les Saxons à Eger pour entrer ensuite en Bohême par le même chemin que tint le maréchal de Maïllebois l'année 42, s’avançant sur Prague en se couvrant de la rivière d'Eger.
L'empereur, le roi de France et particulièrement le maréchal de
30 Belle-Isle insistaient sur ce que je devais diriger mes opérations du côté de Tabor, Budweis et Neuhaus pour établir une communication avec la Bavière, et donner au prince de Lorraine des jalousies sur l'Autriche, en occupant ces postes dont l’omission, à ce que les Français prétendent, avait causé les malheurs de la campagne qu'ils firent en Bohême l’année 1741.
35 Ce projet était bon pour une armée bavaroïse et française qui de la Bavière pénètre en Bohême, et les postes de Tabor et de Budweïs étaient importants pour entretenir la connexion de leur pays, mais une armée prussienne devait par un principe tout semblable tenir une conduite toute différente, en maintenant sa communication avec ses frontières, et en ne
40 s’éloignant pas trop de ses subsistances par une marche aussi aventurée que celle de Budweïs dans le fond du pays de l'ennemi; d'autant plus
que la communication de la Bavière était inutile avant que les impériaux n’y fussent rétablis, et que la conduite problématique des Saxons devait faire faire des réflexions prudentes aux Prussiens. Le parti de tous le plus sage, et que je ne pris point, était de ne me point trop éloigner de Prague,
et d'amasser dans cette capitale ainsi qu'à Pardubitz et d’autres endroits 5 de gros magasins; mais une condescendance mal placée me fit déférer aux sentiments de l'empereur, et surtout pour éviter que mes alliés ne m'accusassent qu'en me tenant cloué à Prague, je ne pensais qu'à m'assurer la conquête des trois cercles de la Bohême limitrophes de la Silésie aux dépens de leurs intérêts. 10
Je fis encore dans l'exécution de ce projet trois fautes toutes aussi considérables, en négligeant de transporter la farine de Leitmeritz à Prague, en ne renvoyant point ma grosse artillerie en Silésie, et surtout en ne laissant que six bataillons de garnison dans cette ville immense qui en demandait douze pour le moins pour sa défense, dès qu’elle n'était plus 15 | protégée par l’armée.
Quand vous remontez la Moldau, en laissant Prague derrière vous, vous passez par un pays montueux et difficile, mal peuplé et plus mal cultivé encore. Après avoir avancé onze milles en tirant vers l’orient, se trouve située sur un rocher la ville de Tabor, bâtie au XV° siècle par 20 Ziska, ce fameux brigand hussite qui ravagea sa patrie et les pays circonvoisins. Tabor passait pour imprenable dans des temps où l'ignorance de l’art de la guerre était aussi grand que l’on ne savait point se servir du canon aux siéges ni ouvrir la tranchée devant les villes. En effet La situation de Tabor est avantageuse : mais comme elle n'a qu'une mauvaise 25 muraille pour toute fortification, et que la ville est petite, la résistance n’en peut point être longue. Lorsque vous avancez de Tabor vers le midi, vous passez la Luschnitz, petite rivière guéable toute part, mais dont les bords sont escarpés en beaucoup d’endroits; après avoir fait trois milles par les bois et les rochers, vous entrez dans une campagne 30 assez abondante, et à deux milles de là on découvre Budweiïs, situé sur la Moldau et fortifié d'un rempart de terre avec une enveloppe commencée d'un côté vis-à-vis de Budweis du côté du sud. À trois quarts de lieue de l’autre côté de la Moldau est le château de Frauenberg, fort par son assiette et assez bien fortifié. Ce château occupe le sommet d’un 35 assez haut rocher, c'est le même que les Français ont défendu six mois contre les Autrichiens. Tel était le pays où l’armée devait opérer.
Toutes les dispositions pour la mettre en mouvement furent faites dans trois jours, et comme les Saxons ne s'étaient point encore déclarés, l'armée marcha le 17 à Kundratitz, après que toutes les troupes que j'avais 40