Chapitre X
en delà de la Moldau eurent passé cette rivière auprès de Prague, pour se joindre aux corps du maréchal de Schwerin et du prince Léopold.
De là le général Nassau fut détaché pour conduire l'avant-garde qui était composée de dix bataillons et de quarante escadrons. L'armée fut
5 partagée en deux colonnes dont celle de la droite que menait le prince Léopold eôtoyait sans cesse la Moldau, et comme ce terrain nous était inconnu, on fut réduit à faire presque partout de nouveaux chemins. La seconde colonne que je conduisais avec le maréchal de Schwerin tenait le grand chemin de Prague à Tabor, en suivant réguliérement les camps
10 du général Nassau que nous occupions deux jours après lui. Outre cela on observait la règle dans les deux grandes colonnes de ne jamaiïs camper plus loin qu’une demïi-lieue les unes des autres. Derrière la seconde colonne suivaient les caissons de farine qui conduisaïent pour un mois de subsistance pour l’armée sous l’escorte de quinze cents hommes, et le tout 15 sous Les ordres du général Posadowsky.
Tabor, Budweis et Frauenberg se rendirent presque sans défense au général Nassau, dans ces occasions les hussards du corps de ce général
. firent cent quarante Autrichiens prisonniers. L'armée arriva le 26 de septembre à Tabor où les deux colonnes se rejoignirent. Mais le général
20 Posadowsky n’amena que la moitié des caissons de sorte qu’on ne pouvait compter que sur quinze jours de pain au lieu de quatre semaines; mais ce quil y avait de pire était que les bœufs et les chevaux de la moitié du train des provisions étaient perdus par la négligence impardonnable de ce général, et sans que pendant toute sa marche il fût inquiété par 25 l'ennemi.
Nous ne fûmes point à deux marches de Prague, que Batthyani envoya un détachement de quelques mille Croates et de deux mille hussards à Béraun et à Künigssaal qui est situé au confluent de la Béraun et de la Moldau à deux milles au dessus de Prague. Ces troupes légères
30 empêchèrent les gens du pays de livrer au magasin de cette ville, et ils occupèrent si bien toutes les avenues, que je fus quatre semaines sans avoir des nouvelles de Prague ni de l'Europe même; deux malles avec mes dépêches furent enlevées, et je n’appris rien de la marche des Saxons ni je ne pus savoir des nouvelles exactes de l'endroit où le prince
35 de Lorraine avait rassemblé son armée.
C’est ici le lieu où il m'est indispensable de faire une digression sur la nature du pays pour l'intelligence de bien de parties de la guerre de Bohême. On trouvera étrange qu'une armée forte comme la mienne n’ait pu tenir le plat pays en respect; qu’on ait manqué de bons espions; et
40 qu'en un mot on n’ait pu vaincre les difficultés pour les subsistances et les nouvelles: mais il faut savoir que le gros de la Bohême, s'entend la
noblesse, les prêtres et Les baïllis sont très affectionnés à la domination autrichienne; que la différence des religions causait une répugnance invincible à des gens dont la catholicité était la superstition même; que la cour avait donné ordre aux paysans, qui sont serfs par toute la Bohême, de déserter leurs maisons à l'approche des Prussiens, et d’enfouir sous 5 terre leurs grains et leurs fruits; la cour avait de plus promis de bonifier tous les dommages que feraient les Prussiens en conséquence de l’exécution de ses ordres, de sorte que nous trouvâmes partout des déserts dans un pays naturellement ingrat: qu'aucun paysan n’amenait des denrées au camp; et le peuple qui craignait la rigueur des châtiments n’était 10 à persuader par aucun appât d'intérêt à nous donner des nouvelles des Autrichiens. Bientôt dix mille Hongrois, tous troupes légères, augmentèrent cet embarras, en nous coupant toute communication dans un pays qui n’est qu’un tissu de défilés, de marais, de forêts et de rochers ; ajoutez à cela que l'ennemi était exactement informé de toutes nos manœuvres, 15 et qu'on n’osait hasarder aucun parti faible de l’armée à moins que de lé compter pour perdu, et vous verrez que nous étions réduits aux enceintes de notre camp, toujours retranché selon l’usage des anciens Romains. Je reviens à Tabor où j'avais laissé l’armée. Le maréchal de Schwerin était du sentiment qu’il convenait de marcher sur Neuhaus, afin d’aug- 20 menter la jalousie du prince de Lorraine sur l'Autriche; le prince Léopold était d'avis qu’il fallait se porter sur Budweïs. Un espion décida du parti que j'avais à prendre par la nouvelle qu'il me donna que le prince de Lorraine était marché à Protiwin, sur quoi je décampai et passaï la Moldau à Theïn, et pris un camp sur les hauteurs de Wodnian; mais à 25 peine y fus-je arrivé que je m'aperçus de la fausseté de l'avis que j'avais reçu et de ma bévue : ce fut le moment où la mésintelligence se mit entre le prince Léopold et le maréchal de Schwerin, et quelques mouvements que je me donnasse, il ne fut pas dans mon pouvoir de les raccommoder, chacun soupçonnait que je me laissais gouverner par son émule, et cela 30 aurait causé un effet contraire à mes intérêts, si je n'avais pas interposé de temps à autre mon autorité pour réprimer une espèce d'esprit séditieux qui s'était emparé de ces deux maréchaux.
Le lieutenant-colonel Jahnus des hussards de Dieury était commandé avec ce régiment pour presser les livraisons que le pays devait faire à 35 Tabor dont le besoin était d'autant plus considérable que nos farines tiraient vers leur fin. Il marcha avec deux cents hussards à un endroit qui se nomme Mühlhausen, et qui est situé sur le bord de la Moldau. Il fut trahi, un corps considérable d’Autrichiens le battit, il y perdit la vie, et son détachement fut ou pris prisonnier ou dissipé. Les Autrichiens 40
. construisirent un pont dans cet endroit, et Nadasdy marcha sur Tabor pour