‹ Histoire de mon tempsChapitre 93 sur 149 · Chapitre X · texte numérisé non relu

Chapitre X

l'attaquer. Le jeune prince Henri, qui y était malade, et le colonel Kalnein qui y commandait, lui firent comprendre qu'avec de la cavalerie et sans ouvrir la tranchée on ne prenait pas une ville où il y avait des Prussiens.

5 J'appris alors que le prince de Lorraine était campé dans un terrain fourré et très difficile à un mille derrière la Wotava et à deux milles de Pisek; que les Saxons l'avaient joint, et que l'intention des généraux était de nous couper de la Sasava, et par conséquent de Prague, en passant la Moldau derrière mon armée. Le passage de Nadasdy, le manque

10 de subsistances et la possibilité que les Autrichiens pussent me couper de Prague me déterminèrent à m’approcher de Tabor: l’armée repassa, le 8 d'octobre, la Moldau sur le pont de Thein. L'arrière-garde fut vivement aftaquée par une multitude de hussards, de pandours et de dragons : mais ce fut en vain que l'ennemi crut la forcer, les Autrichiens payèrent

15 les frais de leur audace, il leur en coûta six cents morts. Le brave colonel Ruesch leur fit quatre officiers et soixante hommes prisonniers de guerre, et nous ny perdîmes que quatre-vingts hommes entre morts et blessés. Le 11 d'octobre l'armée reprit le camp de Tabor où elle séjourna pour donner au général Du Moulin qui était détaché sur Neuhaus le temps

20 de nous rejoindre.

Le dessein des Autrichiens de couper mon armée de Prague était si sûr que j’appris qu'ils avaient amassé beaucoup de provisions à Beneschau. et qu'ils en faisaient même autant dans le cercle de Chrudim. Je sentis alors la conséquence d’avoir laissé une garnison trop faible dans Prague,

25 et que le dérangement de tout le projet de ma campagne en serait une suite; Car j'avais fait occuper Tabor, Budweis et Frauenberg pour former une espèce de chaîne derrière laquelle je voulais établir mes quartiers d'hiver le long de la Moldau. Entre Prague et Tabor il n’y a aucune ville qui ait des murailles, et la communication aurait été d'autant plus

30 difficile à soutenir que les bords dela Moldau ne sont que de grandes montagnes couvertes de bois si touffus qu'à peine y peut-on passer à pied, et qu'on ne saurait défendre le passage d’une rivière guéable presque partout. Si cependant on eût eu des vivres suffisamment, j'aurais pu me soutenir entre la Sasawa et la Luschnitz. J’eus de la peine à me résou-

35 dre à cette rétrogadation, mais le danger de perdre Prague et la faim, argument plus fort que tout, m'obligea de m’approcher de la Sasawa.

La difficulté était alors de savoir, si l’on évacuerait les postes de Tabor et de Budweïs, ex s’éloignant si fort d'eux qu'on ne pourrait plus les soutenir, ou si on y laisserait la garnison. Il y avait à craindre que

40 l'ennemi ne prit ces deux endroits: de plus il y avait cent blessés et trois cents malades de l’armée à Tabor qu'on ne pouvait transporter, manque

de voitures, on ne pouvait les abandonner : aïnsi il fallut laisser garnison dans cette ville. Maïs voici ce qui me détermina principalement à risquer ces garnisons par les grands avantages que m'auraient procurés ces postes, si c'en était venu à une bataille, et que mes troupes eussent remporté la victoire. Le prince de Lorraine avait quitté l'Alsace pour venir 5 au secours de la Bohême, vingt mille Saxons l'avaient joint, il avait établi deux ponts sur la Moldau. L'usage des Autrichiens est de tirer tout le parti qu'ils peuvent de leurs auxiliaires, et il était à croire que les Autrichiens ne feraient pas un mouvement aussi décisif que celui de passer la Moldau, si ce n’était à dessein d'engager une affaire générale. Si vous 10 ajoutez à cela un préjugé que me donnaient mes campagnes passées où les deux armées s'étaient toujours battues dès qu’elles avaient pu s’atteindre, vous ne trouverez pas étrange que je comptasse sûrement de me battre; de plus le maréchal de Seckendorff avançait à grands pas en Bavière, il avait déjà rejeté Bärenklau en Autriche, et il avait nettoyé tout 15 cet électorat, à la réserve d'Ingolstadt, Braunau et Schärding, il était à présumer que le prince de Lorraine penserait à détacher pour l'Autriche, et qu'afin d’avoir les bras libres, il tâcherait d'en venir aux mains le plus promptement qu'il pourrait. Soit que l’on ajoute foi à ce que l’on espère, soit que mon raisonnement ne fut point juste, il me le parut du moins, 20 et je résolus de garder Tabor et Budweïs pour couper au prince de Lorraine, en cas qu'il fût battu, sa retraite vers la Haute-Autriche, et le rejeter dans cette partie montueuse et aride de la Bohême qui tient à la Basse-Autriche et au Palatinat.

Le poste de Beneschau nous devenait de jour en jour plus impor-25 tant; si le prince de Lorraine l’occupait avant moi, je ne pouvais pas ly forcer à cause de l'avantage du terrain, et j'étais obligé de passer la Sa- . sawa à Rattay ou plus haut même pour tirer mes vivres de Pardubitz, et les provisions de l’armée ne suffisaient pas pour la nourrir pendant ces marches. C’est pourquoi je détachais le maréchal de Schwerin avec 30 quinze mille hommes pour prévenir les Autrichiens, et s'emparer du camp de Beneschau et des amas qu'ils y avaient faits. Schwerin arriva un jour avant l'avant-garde autrichienne, et toute l’armée le joignit le 14 d'août [sic].

L'armée séjourna huit jours dans le camp de Beneschau et Kono-35 pischt; on y apprit la désagréable nouvelle, qu'un détachement de dix mille Autrichiens, la plupart Hongrois, avait pris Budweis où ils avaient fait le régiment de Kreytzen prisonnier de guerre, et que Tabor avec le régiment des pionniers avait subi le même sort. La garnison de Budweis avait été obligée de se rendre manque de poudre, chaque homme n'avait 40 été pourvu comme de coutume que de soixante coups, les Autrichiens

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