‹ Histoire de mon tempsChapitre 94 sur 149 · Chapitre X · texte numérisé non relu

Chapitre X

n'avaient laissé la garnison pourvue de rien, et il était impossible de la ravitailler de nos provisions de Prague. J'avais cependant envoyé au général Kreytzen qui commandait à Budweis par huit personnes diffé} rentes l’ordre d'évacuer la place, maïs pas un ne l'avait pu joindre, et 5 cela sur ce que je vis en arrivant à Beneschau que la lenteur des mouvements des Autrichiens ne me donnerait point le temps de combattre avant que Budweiïs püût être attaqué. Tabor fut pris tranchée ouverte, et par une grande brèche que les ennemis avaient faite dans la mauvaise muraille qui lui tient lieu de toute défense. Budweis tint huit jours de tran- 10 chée ouverte et Tabor quatre; Frauenberg se rendit puisque les Autrichiens avaient coupé à la garnison le canal par lequel elle reçoit ses eaux. (C’est là le premier échec qu’ essuyèrent les armées prussiennes, et cependant les ennemis ont été obligés de convenir que ces troupes ont fait des prodiges de valeur dans la défense de mauvaises villes qui avec 15 toute autre garnison auraient été emportées d'emblée.

Comme il était à craindre que les vivres manqueraïent à l’armée à la longue, le colonel de Winterfeldt fut détaché avec quelques bataillons et un régiment de hussards pour transporter à Prague les farines que nous avions à Leitmeritz; tandisque l'avant-garde autrichienne qui avait

20 dû prendre le camp de Beneschau s'était retirée à Neweklow et de là à Marschowitz où elle fut jointe par l'armée combinée des Autrichiens et des Saxons. J’appris cette nouvelle avec grand plaisir, pensant que c'était le moment de me venger de l’affront que j'avais reçu à Tabor et Budweis. J’ordonnai à l’armée de marcher sur huit colonnes pour attaquer

25 les Autrichiens. Elle se mit en mouvement le 24 d'octobre à une heure après midi, et après avoir traversé des chemins d’une difficulté infinie, nous arrivâmes, au déclin du jour, sur une hauteur qui n’était qu'à un quart de mille des Autrichiens. L'armée se forma et y passa la nuit. Le lendemain à la pointe du jour, je fus reconnaître l’ennemi avec les offi-

30 ciers principaux de l’armée, et nous trouvâmes qu’ils avaient changé de camp, s'étant postés vis-à-vis de notre flanc droit sur une hauteur escarpée, garnie de broussailles, au fond de laquelle dans un terrain marécageux coulait une eau bourbeuse. Ce fond et ce marais séparaient les deux armées. Ce poste était inattaquable de ce côté-là; je fis marcher

35 dix bataillons de grenadiers pour garnir un taillis qui était sur notre flanc droit, et après avoir reconnu l'impossibilité d'attaquer le flanc gauche de l'ennemi qui était appuyé à un étang très spacieux, je me vis obligé d’abandonner mon dessein et de rebrousser chemin. Les dix bataillons de grenadiers firent l’arrière-garde, les ennemis qui supposaient que nous

40 allions les attaquer, car ils ne pouvaient point apercevoir les mouvements de mon armée qu’un revers de montagne leur cachaït, les ennemis, dis-je,

se tinrent en bonne contenance vis-à-vis de ces dix bataillons de grenadiers, qui se perdirent enfin insensiblement dans le bois et suivirent l’armée. Il n’y eut qu’une légère escarmouche d’arrière-garde, et je rentrais paisible dans mon vieux camp.

Lorsqu'on séjourne huit jours dans le même camp avec cent cinquante 5 escadrons, il n’est pas étonnant que le fourrage manque, principalement lorsqu'on est resserré par des bois et des montagnes, et qu'il est impossible d’extorquer des livraisons du pays. Ceci m'obligea de choisir un nouveau Camp, qui, en me fournissant du fourrage, m'approchât en même temps de ma boulangerie. Je fis décamper l’armée le lendemain pour 10 passer la Sasawa à Porschitsch, et prendre le camp de Pischelli, et je détachaï le général Nassau avec trente escadrons et dix bataïllons pour déloger de Kammerbourg un détachement de dix mille Autrichiens, tant troupes réglées que hongroïises. Nassau attaqua les ennemis campés sur une hauteur dans un terrain avantageux: quelques coups de canon les 15 mirent en désordre, et ils abandonnérent leur terrain, et passérent la. Sasawa à Rattay. Le général Nassau qui en fut informé les côtoya et, voyant par leurs manœuvres qu'ils voulaient nous couper de Kolin, ïl gagna ce poste quelques heures avant les ennemis, et s'empara du pont qui passe l’Elbe auprès de cette ville. 20

Depuis l’escarmouche de Kammerbourg, il me fut impossible d’avoir des nouvelles de ce général ni de lui faire parvenir mes ordres par la quantité de petits partis que les Hongrois avaient dispersés de tous les côtés, et qui avaient beau jeu dans un terrain fourré et dans des défilés qui sont des vrais coupe-gorge. Le colonel de Zimmernow était en gar- 25 nison à Pardubitz avec un bataillon de son régiment pour garder les magasins que j'avais fait établir dans cette ville. Il fut attaqué dans ce temps par un détachement de quinze cents grenadiers et de six cents hussards, venus par la Moravie. Ces soldats se déguisèrent en paysans, et

sous prétexte de livrer des fourrages aux magasins, ils essayèrent de s'in- 30

troduire dans la ville à la faveur de leurs chariots. On les fit arrêter devant la porte pour les examiner; la fraude fut découverte par un Autrichien qui âcha imprudemment un coup de pistolet. Aussitôt les gardes des portes et des ravelins firent feu sur eux, et ils perdirent soixante hommes. Du côté des Prussiens il n’y eut que six blessés. Cette expé- 35 dition manquée fit beaucoup d'honneur à la vigilance des officiers de cette garnison, et elle laissa aux Autrichiens le regret d’avoir perdu inutilement du monde. — Deux jours après que l’armée eut occupé le camp de Pischelli, le prince de Lorraine prit celui de Beneschau que je venais de quitter. Comme il avait le pays à sa disposition, il y subsista pendant 40 quelques jours des livraisons que lui faisaient les cercles voisins. Peu de

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