Chapitre X
temps après, il marcha par sa droite, et se porta sur Kammerbourg où il passa la Sasawa, en dirigeant sa marche sur Janowitz, gardant les marais de ces contrées à dos. Le dessein de ce prince et du vieux Traun était de me mettre dans la nécessité d'opter entre la Silésie ou la Bohême, 5 laquelle des deux provinces je voudrais soutenir. Si je restais auprès de
Prague, ils me coupaient la communication de la Silésie, en prenant Pardubitz, et w’ôtaient le moyen d'y retourner, faute de subsistances: si je marchais du côté de Pardubitz, ils me coupaient de Prague, et en se tenant sur des hautes montagnes ou dans les bois, ils évitaient le combat,
10 et me mettaient dans le plus grand des embarras. Que ces judicieuses manœuvres fussent le fruit du raisonnement du prince Charles ou du maréchal Traun, c’est ce que je ne saurais vous dire, mais tel qu'en soit l’auteur, il faut l'admirer.
Si au moment que l’on vit décamper les Autrichiens, j'avais pu
15 marcher avec l’armée, selon que je le souhaitais, il est sûr que je les aurais pu forcer à combattre ou j'aurais gagné le camp de Kuttenberg, ce qui rendait toutes leurs ruses inutiles. Le manque de pain, raison que je vous ai alléguée si souvent dans la relation de cette campagne, m’empêcha d'exécuter mes volontés. Cependant, pour tenter l'impossible, je
20 me mis le lendemain en marche avec l'aile gauche de l’armée sans pain, et je laissais le prince Léopold avec l'aile droite auprès de Pischelli, pour attendre l’arrivée de mes caissons de Prague, avec ordre de me suivre le lendemain. Mon bonheur voulut que je trouvais à Schwarz- Kosteletz, où je pris mon camp, du pain pour trois jours et grande pro-
25 vision de vin et de viande, que l’on devait conduire aux Autrichiens, mais que je fis distribuer aux troupes. J'avais intention de gagner le lendemain les hauteurs de Janowitz; mais des déserteurs de l'ennemi, et des espions qui me trahissaient m’assurèrent que le prince de Lorraine y était déjà avec toutes ses troupes, sur quoi je résolus d'occuper le poste
30 de Kaurzim, plus vers ma gauche et éloigné seulement d’un mille de l'Elbe. Ce fut en y arrivant, que je reçus enfin des nouvelles du général Nassau, que j'appris qu'il était à Kolin, et qu'un convoi de pain arriverait incessamment de Leitmeritz pour l’armée: pour assurer ce convoi, je fis occuper sur-le-champ tous les passages de l’'Elbe par des bataillons de
35 grenadiers, Savoir Brandeis et Nimbourg.
Le lendemain, le prince Léopold me vint joindre, et le jour d’après, nous prîmes le camp de Planian. Les Autrichiens avaient eu dessein de l'occuper, aussi y trouvâmes-nous des vivres. Mon aile droite, qui était campée auprès du couvent de Zasmuk, n’était éloignée que d’un quart de
40 mille de la gauche des Autrichiens: des marais et des bois séparaient ces deux armées.
Cependant les Autrichiens avaient une demi-marche sur nous, ef j'avais tout lieu de craindre pour Pardubitz; ainsi pour m'ôter cette inquiétude, je détachai le général Du Moulin avec huit bataillons et dix escadrons, qui prit sa marche par Kolin, et se campa auprès Pardubitz de l’autre côté de l’Elbe. | 5
Je n'avais point de temps à perdre pour gagner de vitesse sur les Autrichiens, et pour arriver à Kuttenberg avant eux: c'était le point critique, et qui devait, en grande partie, décider de toute la campagne. Sans considérer que les troupes étaient fatiguées de trois marches consécutives, je résolus de faire un acte de vigueur le lendemaïn, pour arriver à 10 tout prix à Kuttenberg ou bien à forcer les Autrichiens au combat. Un brouillard épais qui dura depuis six heures du matin jusqu'à midi me fit perdre la moitié d’une journée dont le temps m'était bien précieux, et malgré toute la diligence imaginable, il fut impossible d'arriver avant la fin du jour au delà de Gross-Gbell, mauvais village, situé dans une 15 plaine, où l'on dressa les tentes. L'armée avait la ville de Kolin et l'Elbe à dos, à distance d’un demi-mille; ses deux ailes étaient appuyées à des villages; une plaine d’un gros quart de mille, que bornaït un bois touffu où campaient les Autrichiens, était devant son front, et les montagnes de Kuttenberg bornaient la plaine à un petit mille de la gauche. 20 Le prince de Lorraine profita du bénéfice du temps et de l'avance qu'il avait sur mon armée, et il occupa le soir même avec un gros détachement la hauteur de Saint-Jean - Baptiste, qui domine sur toute cette chaîne de montagnes, et dont l’abord était le plus escarpé. Je me flattais encore | que les Autrichiens, instruits des gros détachements que j'avais faits, 25 voudraient profiter de mon affaiblissement, et engageraient une affaire ; car pourvu qu'on ait pu les battre, avant que d'avoir consommé les magasins, il était sûr que l'avantage était toujours égal pour moi. Tandis que le prince de Lorraine et M. de Traun établissaient leur camp sur la cime des rochers, Nadasdy se posta sur la droite de l’armée prussienne 30 avec cinq ou six mille Hongrois: Ghilany se mit dans un bois vis-à-vis de l'armée avec un corps de la même force à peu près, et Trenck et Moraez occupèrent les avenues de notre gauche avec toutes leurs batteries pour resserrer l’armée de tous côtés, consommer les fourrages à la ronde, et la réduire à ne pouvoir se nourrir que par les villages situés 35 dans son camp.
Il paraîtra peut-être étrange que je n'aie rien tenté sur ces COTPS d'Hongrois qui environnaient l'armée, mais la vérité est qu'on ne pouvait point les entamer à cause qu'ils étaient ou dans des forêts épaisses où derrière des défilés considérables, ainsi que ces sortes de tentatives n’au-40 raient pu réussir. — La mauvaise nourriture que les troupes avaient