Chapitre X
prise, et la misère qu'elles avaient soufferte produisaient un grand nombre de malades: il n’y avait pas cent hommes par régiment exempts de la dyssenterie; les officiers avaient le même sort, les fourrages de camp étaient entièrement consommés. Nous ne pouvions trouver des sub- 5 sistances que de l’autre côté de l'Elbe. Ajoutez à toutes ces raisons l’intempérie de l'air dans cette saison rude: toutes ces fâcheuses circonstances me firent résoudre de repasser l’Elbe à Kolin, et m'obligèrent à cantonner les troupes comme l'unique moyen de les conserver et de rétablir les malades. Le 9 de novembre, l’armée décampa en présence de
10 l'ennemi, et fit sa retraite en si bon ordre que si le prince de Lorraine avait entrepris quelque chose. j'avais pu engager une affaire générale avec avantage. Dix bataillons garnirent la ville de Kolin, ils étaient postés derrière des murailles qui faisaient un retranchement naturel qui se flanquait bien; sur des éminences qui étaient plus proches de la ville,
15 on plaça du gros canon, et l'on construisit quelques batteries. Kolin et Pardubitz devenaient importants pour moi. Ces villes m’assuraient la communication de Prague et de la Silésie; on établit des postes entre ces deux têtes le long de la rivière, l’armée cantonnait derrière, le front occupait la largeur de quatre milles, et la profondeur de nos quartiers était
20 de trois. A peine l’armée eut-elle passé l'Elbe que les pandours attaquèrent Kolin, mais si mal qu'ils furent repoussés sans peine. La nuit du 12, ils firent une nouvelle attaque sur ce poste avec tous les grenadiers de l’armée et toute l’infantrie hongroise, maïs qui leur réussit très mal. L’ennemi y perdit plus de trois cents hommes et Trenck, ce pillard
25 fameux, y fut blessé. — Le prince de Lorraine pensait à donner du repos à ses troupes, après toutes les fatigues qu'elles avaient essuyées en Alsace et en Bohême: un ordre exprès de la cour obligea de continuer les opérations, et l'on dit que le duc de Weïssenfels n’y a pas eu la moindre part.
30 Je me flattais au commencement de l’idée que le prince de Lorraine voudrait prendre ses quartiers entre l’Elbeset la Sasawa: mon dessein était de tomber dessus par Pardubitz et Kolin, dès qu'ils s’y seraient établis, et de deblayer tout de suite les cercles de Chrudim et de Czaslau de ces troupes ennemis. J'avais mon quartier à Trnova à l'aile gauche
35 de l’armée, à un quart de lieue de Pardubitz. Le prince Léopold était avec la droite du côté de Kolin; et sur ce que les Autrichiens faisaient des manœuvres, comme si leur dessein était d'attaquer Pardubitz, le prince Léopold s’approcha de mes quartiers jusqu'à Bohdanetz.
Pendant mon séjour de Trnowa, j'appris par des lettres interceptées 10 de Vienne que les Autrichiens avaient un grand dessein dont ils avaient
remis l'exécution au 18 de novembre. Le général Einsiedel me mandait Frédéric Il., hist. de mon temps. 2
en même temps de Prague que dans tous les villages des environs l’ennemi faisait construire des échelles: le général de Nassau m'avertissait encore qu'il s'attendait à être attaqué dans quelques jours; depuis que j'étais à Pardubitz avec toute une aile de l’armée, je n'avais rien à craindre pour ce poste, et le long de l'Elbe. De demi-mille en demi-mille il y 5 avait des postes d'infanterie, et quarante escadrons de hussards distribués alternativement entre les bataïllons de grenadiers, de façon que par le moyen de ces patrouilles je devais naturellement être averti à temps des préparatifs de l'ennemi pour tenter le passage : ainsi je n'avais à appréhender proprement que pour Prague. J’envoyai pour cet effet le général 10 de Rottembourg avec son régiment et trois bataillons pour renforcer cette garnison.
Le jour critique arriva, et pendant le 18 il ne se passa rien, si non que j'appris par tous mes détachements que l'ennemi faisait beaucoup de marches et de contre-marches. Le 19, au matin à cinq heures, j’entendis 15 . tirer avec du canon et avec de petites armes, j'envoyai à tous les postes voisins pour savoir ce que C’était; tous étaient dans la prévention que l'ennemi faisait quelque tentative nouvelle sur Kolin, et comme le feu était de ce côté-là, et que le général Nassau m'avait écrit qu'il s'attendait à quelque entreprise des Autrichiens, je donnais plus facilement encore 20 dans ce sens que je ne recevais des nouvelles de personne. Cette incertitude dura jusques à midi, qu'un officier de hussards me vint avertir que les Autrichiens avaient fait des ponts sur l'Elbe pendant la nuit auprès de Selmitz, que les patrouilles de hussards n'avaient pas été assez vigilantes, et ne s’en étaient aperçues qu'à la pointe du jour; alors le lieute- 25 nant-colonel de Wedell, dont le bataillon en était le plus proche, y était marché, et que malgré le feu de cinquante canons des ennemis, il avait repoussé trois fois les grenadiers des Autrichiens qui avaient avancé les premiers, que lui seul avec son bataillon avait disputé le passage au prince de Lorraine pendant trois heures, qu’il avait envoyé des hussards 30 pour avertir l’armée de ce qui se passait, mais que par fatalité ils avaient tous été tués en chemin par des uhlans qui s'étaient cachés dans des bois où ils étaient obligés de passer, et où les ennemis leur avaient barré les chemins, qu'il n'en pât point arriver à l’armée: enfin n'ayant reçu aucun secours, il s'était retiré en bon ordre par la forêt à Wischenjowitz. 35
Quoique cette nouvelle me fût très désagréable, il fallait songer au remède, et je donnai ordre à l'instant à l’armée de s'assembler à Wischenjowitz où était le centre de ses cantonnements ; je me contentai de laisser trois bataillons en garnison à Pardubitz sous le commandement du colonel à de Retzow. L'armée se trouva, le soir à neuf heures, campée en ordre 40, de bannière à Wischenjowitz; aux corps près qui étaient détachés avec