Chapitre X
le général de Nassau à Kolin et aux deux bataillons qui étaient à Nimbourg et Brandeis.
Je perdis ainsi toute la Bohême par la négligence des hussards qui firent mes patrouilles, et par un hasard qui fit que des gens envoyés pour
5 m'avertir des entreprises de l'ennemi furent enlevés ou tués en chemin avant que de pouvoir me donner des nouvelles.
Si dans le cours de cette campagne j'avais eu le libre arbitre dans le choix de mes opérations, la fin n’en aurait assurément point été si malheureuse ; maïs le dérangement de nos subsistances qui se manifesta
10 dès notre entrée en Bohême mit la misère dans l’armée, cette misère produisit un nombre extrême de malades, et ces circonstances fâcheuses ne m'obligèrent pas seulement à reculer, mais encore elles me contraignirent à chercher l'asile des toits pour les troupes, lors même que l'ennemi était rassemblé sous les tentes. Dans une situation désespérée, comme la
15 mienne l'était alors, je n'avais plus que le choix des partis les moins fâcheux : je me voyais forcé de pécher contre les règles les plus communes de la guerre, et la nécessité demandait que je contraignisse la liberté de mon génie à se plier à l'esclavage des conjonctures et des incidents.
20 Le bataillon de Wedell perdit deux officiers et cent hommes entre
morts et blessés à l'affaire de Selmitz, qui sera à jamais mémorable dans les fastes de l’armée prussienne ; cette belle action valut à Wedell qui y commandait le surnom de Léonidas. Le prince de Lorraine, surpris du petit nombre qui arrêtait son armée entière au passage de l’Elbe, dit aux
25 officiers qui composaient sa suite: »ce sont des lions que ces Prussiens : la reine serait invincible, si elle avait à son service des officiers comme ce héros qui avec une poignée de monde à arrêté des heures entières mon armée.«
La situation où je me trouvais alors me parut si critique que je trou-
30 vais convenable d’assembler les officiers principaux de mon armée, pour leur exposer dans un moment décisif les partis qu'il y avait à choisir pour le salut de l’armée et de la patrie: ou il fallait marcher à Prague ou il fallait évacuer le royaume de Bohême et sa capitale, pour se retirer en Silésie. Chacun de ces partis était sujet à des inconvénients. Le 35 prince Léopold était d'avis de soutenir Prague, et d'y marcher avec l’armée, puisque nous avions encore quelques farines à Leitmeritz, et qu'en évacuant la ville de Prague, nous étions obligés d'abandonner toute lartillerie pesante que les mauvais chemins ne nous permettaient pas de sauver, sans compter les risques qu'il y avait à courir pour cette garnison 40 dans une retraite de trente milles qu'elle avait à faire pour arriver par Leitmeritz sur les frontières de la Silésie. J'étais du sentiment qu'il fal-
lait marcher en Silésie, puisque c'était le plus certain. Si nous avions marché à Prague, les Autrichiens nous auraient coupé d'abord de toute communication avec la Silésie. Les Saxons en avaient déjà fait autant du côté de Brandebourg, de façon que j'aurais été entièrement isolé à Prague et sans communication avec aucune de mes provinces. D'où aurais- 5 je done pu prendre dans cette extrémité les recrues, l'habillement, les fusils, les munitions de guerre, les chevaux et tout ce qui est nécessaire pour rétablir une armée, en partie délabrée? où aurais-je trouvé des sommes assez considérables pour remplacer l'épuisement de la caisse militaire où il n’y avait plus que pour quinze jours de prêt pour l’armée? 10 Et quand même on avait trouvé le moyen de suppléer à tant de besoins, comment est-ce que le général de Marwitz aurait pu protéger dans ces circonstances la Silésie contre les invasions des Autrichiens, sans compter que mon électorat et mes pays héréditaires étaient exposés également ? Au lieu qu'en marchant en Silésie, j'y trouvais tous les secours et les 15 ressources dont mon armée avait besoin pour son rétablissement, les places étaient remplies de magasins, le pays de subsistances, les recrues pouvaient arriver avec facilité, l'argent de même, et de plus nous avions pour nous les vœux du peuple, et dans le fond en quittant la Bohême, je ne faisais de perte réelle que celle de mon artillerie. En calculant ce qu'il 20 y avait à gagner avec ce qu'il y avait à perdre, tous les généraux se rangèrent de mon avis.
La nuit même je dépêchai un de mes adjudants, nommé Bülow, homme de ressource et à expédients, pour porter mes ordres tant à la. garnison de Prague qu'aux détachements de Leitmeritz, de Brandeis et 25 de Nimbourg, et pour avertir en même temps le général Nassau qu'il devait prendre le chemin de Chlumetz ou de Néchanitz pour me joindre, en l’avisant que je ferais en attendant vis-a-vis du prince de Lorraine les mouvements les plus convenables pour faciliter sa marche et notre jonction. Bülow fut assez heureux pour passer à travers des gros déta- 30 chements de hussards ennemis, et de faire parvenir mes ordres à tous mes officiers.
Vous sentirez d'autant mieux la nécessité qu'il y avait de prendre cette résolution que la garnison de Prague n’était pourvue des subsistances que pour six semaines, et que la famine l'aurait obligée de se rendre pri- 35 sonnière de guerre, dès que mon armée aurait quitté la Bohême.
Le 20, je changeai mon camp, et m'approchaïi de Chlumetz, pour seconder les mouvements du général Nassau, je restai en panne dans ce poste vis-à-vis du prince de Lorraine, afin que M. de Nassau pût gagner plus sûrement Bidschow et Néchanitz, et que l’armée autrichienne, tenue 40 en respect par notre voisinage, ne püût point détacher de ces côtés -Ià.