LETTRE DE VOLTAIRE
« Ce jeune homme, traité aussi cruellement que son ami, est devenu un des meilleurs ingénieurs de l'Europe. J'ai eu le bonheur de le placer auprès d'un grand Roi qui connaît et récompense son mérite. Je vous demande en grâce de lui pardonner aussi. En vérité, c’est tout ce que nous'devons faire à l’âge où nous sommes, vous et moi, Monsieur, que de passer nos derniers jours à pardonner. Quand on regarde, du bord de son tombeau, tout ce qu'on a vu pendant sa vie, on frissonne de tant d’horribles désastres. Heureux ceux à qui on peut dire avec Horace :
Senior ac melior ft accidente senectà.
« Je vous souhaite, Monsieur, une santé plus forte que la mienne, une longue jouissance de l'extrême considération où vous êles, du repos après le travail et toute l'indulgence si nécessaire pour les hommes, dont vous connaissez la faiblesse et la misère.
« J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect, de véritable estime et de vénération, Monsieur. »
Il n’est pas besoin sans doute de vous faire remarquer, Monsieur, ainsi qu'à ceux qui liront cette lettre de M. de Voltaire, que ce n'est point un de ces désaveux qu'il se permettait si souvent dans les feuilles périodiques au sujet des ouvrages auxquels il n’osait mettre son nom. Ici, c'est dans une cause au contraire où il s'était plu à jouer un rèle éclatant, où, loin d'avoir rien à craindre, il n'avait vu que la renommée à acquérir; c'est sur la simple mais terrible provocation d’un homme juste à répondre la vérité, qu’il se trouble, que sa conscience lui arrache un désaveu secret; c’est quand il ne peut répondre aux raisons qui lui sont données, aux reproches qui lui sont adressés, et cela sans bruit, sans éclat, c’est alors qu'il prend le parti de rejeter sur un autre l'ouvrage dont il se glorifiait peut-être, quelques moments auparavant, de demander, pour un autre, le pardon que sans doute il n’osait espérer pour lui; c’est ainsi, je le répète, lorsque nulle autre puissance que la vérilé et sa conscience ne l'y forcent, qu'il prodigue les témoignages d'estime, de considération, de vénération, à celui qu’il a si cruellement déchiré, et à la foi duquel il ne craint pas de remettre un témoignage si puissant contre Aui.
Qu'on juge maintenant entre Voltaire et mon aïeul.
Mes études achevées, je fis mon droit sans grande application. Comme tous les jeunes gens à cette époque, monter à cheval, faire des armes, apprendre à danser, me paraissait le meilleur emploi que je pusse faire de mon temps. Rarement nous assistions aux leçons de M. Sareste, Christian de Lamoignon, de Monbreton et moi; nous n’y perdions guère, car le premier ouvrage qu’il nous avait mis entre les mains, et qu’il commentait devant nous, était le Contrat social. Ce fait peint bien l'esprit qui régnait à cette époque. Les usages avaient bien changé depuis les jours où s'étaient formés les habiles jurisconsultes dont le barreau et la magistrature française se sont tant honorés.
Comment se fait-il qu’il soit sorti d’un enseignement si incomplet des hommes qui, dans toutes les carrières, dans la magistrature surtout, où l'instruction solide est si nécessaire, ont rempli des postes importants avec éclat dans des temps particulièrement difficiles? Par une raison très simple : La vie des affaires commençait beaucoup plus tôt qu'aujourd'hui, on entrait plus jeune dans la carrière; à quinze ans, on entrait dans l’armée, à quatorze, dans la marine; les officiers de ce corps passaient pour les plus instruits de l'Europe. On entrait plus tard, il est vrai, dans le génie ; à vingt ans, les officiers étaient aussi habiles dans la théorie que dans la pratique; la place qu'ils ont occupée en 1792 dans l'armée française prouve la justesse de cette assertion.
On entrait dans la magistrature à vingt ans, on avait voix délibérative à vingt-cinq ans.
Ce qui se pratiquait dans les Parlements était aussi usité dans les ju ions inférieures, et on sait à quel point elles étaient nombreuses. Il en était de même pour la Cour des comptes, pour les Cours des aides, etc. Dans l’administration proprement dite, c’est-à-dire dans les bureaux de toutes les administratio$ financières, aucune règle n'était prescrile pour l’âge et, généralement, cet âge était