‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 103 sur 229 · CORRESPONDANCE DE M. BECQUEY AVEC GAND · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE M. BECQUEY AVEC GAND

conseiller d'État, préfet de police, directeur général des ponts et chaussées, et par-dessus le marché, exilé de Paris? » Il persista, et je me retirai en lui disant que le mieux que je pusse supposer, c'est qu'il était fou. M. Lecordier, après la seconde Restauration, s'est trouvé un fort chaud royaliste. Le lendemain, j'allai chez le général Darricau, qui commandait la fédération de Paris. Il rit aux éclats de la sottise du maire et fit à l'instant effacer mon nom de la liste.

Parmi les personnes que je voyais le plus se trouvaient M. Royer-Collard et M. Becquey. Le premier me confia que, reprenant ses anciennes habitudes, il avait trouvé le moyen d'entretenir une correspondance avec Gand, qu'il y faisait passer tous les avis qu'il croyait utiles. Il s'efforçait de faire une peinture véridique de la situation des choses en France et de la disposition des esprits, dans la capitale surtout. Comme il eût été de la plus extrême imprudence d'écrire par la poste, ses lettres, ou plutôt ses notes, étaient portées chaque semaine par un émissaire sûr, et pour éviter les soupçons, cet émissaire ne devait rentrer que longtemps après et en faisant un long détour. Il en fallait chaque semaine un nouveau, et M. Royer-Collard, qui était, à cause de son ancien professorat dans l'Université, fort connu des étudiants, en trouvait toujours qui se dévouaient avec un grand empressement à cette périlleuse mission. On ne saurait dire combien il y avait dans cette jeunesse de zèle pour la cause royale, qui s'alliait alors dans leur esprit à celle de la liberté.

Après l'assemblée du Champ de mai, au moment du départ de Napoléon pour l'armée, cette correspondance prit une importance chaque jour plus grande; M. Royer se décida à envoyer M. Guizot lui-même. Malgré ma résolution de quitter Paris, mes projets furent changés par une fièvre assez dangereuse qui me rendit fort sérieusement malade pendant près d'un mois. J'eus occasion de revoir M. de La Valette. Son bon cœur avait fini par triompher

de SCS doutes ; il avait besoin de reprendre confiance dans la fortune et dans la destinée de TËmpereur. Il insistait avec une véritable amitié auprès de moi pour vaincre ma résistance et m'amener à faire auprès du maître des démarches qui devaient produire un effet certain. « Vous « vous faites des illusions, me dit-il, TEmpereur triom- « phera de ses ennemis, soyez-en sûr. Dans le moment pré- « sent, vous n'avez rien à craindre de lui et vous en pou- « vez tout obtenir; mais laissez venir Fheure de ce triom- « phe, et la situation sera changée du tout au tout. Qui « oserait vous répondre que les désirs et les besoins de « vengeance ne lui reviendront point alors? No vous fiez « pas à cette constitution libérale qu'il a Fair de vouloir « donner; une fois à la tête d'une armée victorieuse, il aura « bientôt brisé les faibles liens dont il consent aujourd'hui « à se laisser enlacer. Son refus de souscrire à l'abolition « des confiscations ne vous dit-il pas assez quelles secrètes « pensées demeurent au fond de son âme? Et pourquoi « vous obstiner à courir un danger qu'il vous est facile. « d'éviter? »

Je le remerciai comme je le devais d'un zèle si constant et si plein d'affection ; mais je ne lui dissimulai pas que ce qu'il semblait prévoir du caractère que pourrait avoir le nouveau règne de Napoléon, s'il parvenait à s'établir, ne me donnait nulle envie de m'engager de nouveau à son service. J'ajoutai que ma résistance avait moins de mérite qu'il ne le supposait peut-être, parce qu'au fond je ne pouvais envisager du même œil que lui l'issue probable de la guerre. Cela nous conduisit à parler de la force réelle de l'armée que l'Empereur s'occupait à réunir, et, malgré son désir de me la faire considérer comme très redoutable, il lui échappa quelques aveux qui me prouvèrent que sa tranquillité n'était pas aussi complète qu'il affectait de le dire. Il convenait que l'esprit des soldats était beaucoup meilleur que celui des officiers, surtout des plus élevés en

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