LE CHAMP DE MAI
grade; les maréchaux étaient usés» manquaient d'entrain et d'énergie. Il y avait aussi beaucoup de régiments, mais il vaudrait mieux qu'il y en eût moins et qu'ils fussent plus forts, etc. En somixie, cette conversation, loin de m'ébran- 1er, m'affermit dans les idées que je m'étais déjà faites. Ce qui m'avait surtout frappé, c'est l'aveu de ce qu'on aurait à craindre de Napoléon dans le cas où il reviendrait victorieux.
L'assemblée du Champ de mai, indiquée pour le 26 mai, n'eut lieu que le !•' juin. On avait élevé d'immenses constructions en bois dans le Champ de Mars. L'Empereur, malgré tous ses efforts pour exciter l'entliousiasme, n'avait rien obtenu qui ressemblât à ces explosions de sentiments dont nous avions été témoins aux jours de sa gloire et de sa puissance. Il avait tenu beaucoup dans cette cérémonie, dans cette pompe à la fois civile et militaire, à se faire voir entouré de ses vieux guerriers, et particulièrement des maréchaux qu'on savait les moins empressés à se rapprocher de lui. Il parvint à les ranger tous autour de lui, hors un seul qu'il lui fut impossible de tirer de sa retraite, le maréchal de Gouvion-Saint-Cyr. Celui-là s'était déjà signalé au 20 mars par un acte de vigueur extrêmement remarquable. Envoyé par le Roi, peu d'heures avant son départ de Paris, pour prendre le commandement des troupes dans la division dont la ville d'Orléans était le chef-lieu, il arriva au moment même où elles venaient d'arborer la cocarde tricolore. Elles étaient cependant sous les ordres du général Dupont. Il n'hésita pas à leur commander de reprendre aussitôt celle qu'elles venaient de quitter, et il fut obéi jusqu'à rheure où M. Ferrand, qui s'enfuyait de Paris, jugea à propos d'annoncer, en traversant Orléans, que le Roi était parti et que tout était perdu. L'insurrection en faveur de l'Empereur éclata alors de nouveau dans les troupes, et le maréchal fut obhgé de se retirer. Lui seul manqua donc à la cérémonie du Champ de mai de ceux qui étaient restés
en France. Le maréchal Marmont et le maréchal Victor étaient sortis avec le Roi. Quelques-uns étaient déjà à la tète des corps d'armée qui se formaient. L'absence de ceux-là n'avait pas besoin d'explication.
Le compte des votes favorables à l'adoption de l'Acte additionnel fut solennellement proclamé dans cette cérémonie. Il y eut le soir illumination générale. Les deux Chambres se réunirent le 3; la Chambre des députés procéda sur-le-champ à la vérification des pouvoirs. Le Monileur annonça le 4 que les princes, frères de Sa Majesté, avaient pris séance dans la Chambre des pairs ; ils avaient figuré à la cérémonie du Champ de Mars. La France apprit en quelque sorte de nouveau leur existence politique : ils étaient jusqu'alors restés fort inaperçus. Tous, moins l'ancien roi de Hollande, étaient accourus pour se ranger autour de leur frère. Ils ne pouvaient lui être d'aucun secours, et cependant Lucien n'était pas sans quelque mérite, lorsqu'il lui revenait avec tant de promptitude, alors qu'il avait été si vivement et si longtemps brouillé avec lui durant les jours de sa toute-puissance. Aussi voit-on que Napoléon lui en sut un gré particulier, et que, voulant faire quelque chose d'éclatant en sa faveur, il lui assigna pour logement le Palais-Royal et prétendit lui composer une maison. Lucien eut le bon esprit de refuser cet honneur, et il vécut dans une grande retraite. On a prétendu, mais je crois avec peu de fondement, qu'il avait été envoyé par le Pape, auquel il avait de véritables obligations, et qui déjà pensait à se ménager un appui auprès de Napoléon. Sa Sainteté pouvait d'autant mieux sentir le besoin de cet appui que le roi Murât commençait alors la folle entreprise qui devait entraîner l'envahissement de la plus grande partie des États de l'Église. Une particularité assez bizarre de l'existence de Lucien en France, pendant le peu de temps qu'il y a passé à cette époque, fut sa nomination de député à la Chambre des représentants par le