‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 109 sur 229 · RÉSULTATS DES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DES ÉLECTIONS

qu'après le désastre de Waterloo, soit souvenir de ses anciens services, soit retour à une sorte de faiblesse qu'il avait toujours eue pour cet homme, Napoléon n'a pu s'empêcher de témoigner quelque regret de la rigueur qu'il lui avait tenue et a laissé échapper à plus d'une reprise la pensée que sa brillante valeur, s'il eût osé l'employer, aurait peut-être, en cette journée, changé la face des affaires.

Avant de suivre Napoléon dans la courte campagne qui allait décider de son sort et de celui de la France, je dois rendre compte de l'organisation qu'il laissait derrière lui, surtout de la Chambre, qui lui avait témoigné si peu de sympathie et de confiance.

Il faut reconnaître que les élections avaient été presque toutes illégalement faites; il n'y avait que dix-sept départements oii la moitié, plus un, des électeurs eût, ainsi que le voulait la loi, exprimé ses suffrages; dans les soixantesept autres, l'élection était donc radicalement nulle. La totalité des électeurs dans les collèges de département devait se monter à 19,976, et il n'y en avait eu que 7,669 1 Cela résulte des relevés très exacts que j'ai fait faire au ministère de l'intérieur dans le mois d'août suivant. Il en était de même à peu près dans les collèges d'arrondissement. Et cependant le compelle intrare avait été mis en usage par les préfets et les sous-préfets autant qu'il avait dépendu d'eux. Ces détails avaient été dissimulés avec soin, lors de la vérification des pouvoirs; mais le fond des choses était cependant très généralement connu. La répugnance à faire partie des assemblées électorales avait été grande partout. Il était difficile que ce fait ne jetât pas une grande défaveur sur la Chambre. Cette impression augmenta quand on vit apparaître quelques-uns des noms les plus connus de la Révolution, tels que Barère,Cambon, David, Merlin, Le Peletier. Des personnages fort honorables siégeaient à côté d'eux. Il en est plusieurs qui ont

reparu avec distinction dans les assemblées suivantes et même dans les ministères, tels que M. Siméon et M. Roy. M. Siméon avait été nommé en Provence, sans aucune démarche de sa part, sans même qu'il eût paru dans le pays. Il hésita beaucoup avant d'accepter le mandat. Il me confiait ses incertitudes chez son neveu M. Portalis, qui, fuyant la fédération d'Angers, avait pris le parti de se réfugier à Paris.

Malgré l'illégalité des élections, malgré des choix détestables, il est certain qu'il y avait dans cette Chambre les éléments d'une majorité raisonnable, bien intentionnée, et dont il eût été facile de tirer un grand parti, si on avait pris la peine de la ménager et de la conduire. Malheureusement les hommes n'avaient pas eu le temps de se reconnaître; lorsque l'heure critique vint, il se trouva que la seule influence en état d'agir sur elle fut celle de M. Fouché. Ses amis principaux étaient M. Gourlay, M. Jay, puis M. Manuel, le plus important de tous par le talent de tribune qu'il développa très promptement. Il exerçait avec distinction la profession d'avocat dans la ville d'Aix, lorsque M. Fouché s'y était retiré à l'époque de sa disgrâce, et là s'était formée leur liaison.

Je ne puis, parmi les hommes marquants de la Chambre des députés, omettre M. de La Fayette. Depuis l'Assemblée constituante, il était resté en dehors du parlement, il y rentrait avec la joie la plus vive, bien convaincu qu'il devait y jouer le rôle le plus important. Ses prétentions furent loin d'être justifiées; il se trouvait surgir à côté de ses anciens collègues de 1789, professant les mêmes opinions que lui, avec MM. de Lanjuinais, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, le duc de Liancourt et l'un des Lameth.

Après le départ de l'Empereur, le ministre de l'intérieur, Carnot, le ministre des affaires étrangères, duc de Vicence, et le ministre de la police, Fouché, vinrent successivement donner lecture des exposés de la situation de l'Empire,

Page 1