‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 110 sur 229 · M. PASQUIER AU CHATEAU DU MARAIS · texte numérisé non relu

M. PASQUIER AU CHATEAU DU MARAIS

C'étaient des tableaux arrangés pour la circonstance, et dont l'effet répondit peu à celui qu'on aurait voulu produire. L'acte le plus important fut la nomination d'une commission à laquelle fut confié le soin de cette revision des constitutions de l'Empire dont la nécessité avait été reconnue par Napoléon lui-même (1).

J'étais à peine rétabli d'une longue maladie; je me décidai dans les premiers jours de juin à aller au Marais avant de partir pour le Mont-Dore. Bien des souvenirs m'attachaient à Mme de LaBriche, belle-mère de M. Mole; bonne, douce, toujours obligeante, occupée de faire valoir les autres sans jamais penser à elle, elle a, dans la société, occupé une place que personne n'a jamais mieux méritée qu'elle. Elle avait eu la chance de traverser la Terreur sans encombre. La Révolution avait respecté sa personne comme ses propriétés. C'était d'autant plus extraordinaire que le château du Marais, par son élégance, le luxe, l'étendue du domaine, était bien fait pour tenter les appétits populaires. Les temps orageux passés, elle se trouva, avant tout le monde, en situation de réunir autour d'elle tous les débris de l'ancienne société; quand elle eut marié sa fille à M. Mole, son salon fut le rendez-vous de tous ceux qui ne se résignaient pas à fréquenter les salons du Directoire et la société des fournisseurs enrichis.

Avec M. Mole, je trouvai au Marais M. de Barante, qui avait au 2 mars quitté sa préfecture de Nantes et refusé un autre poste que lui avait fait proposer l'Empereur. Il joignait à l'esprit le plus solide, le plus cultivé, le cœur le plus droit, le charme d'un homme du monde accompli. Nous nous entendions tous les trois sur toutes choses;

(1) Cette commission, par une bizarre combinaison, se trouvait composée de quatre-vingt-sept membres, qui, à la vérité, devaient se diviser en neuf bureaux, chacun des bureaux devant, lorsque la matière serait assez préparée, nommer un de ses membres pour former une commission centrale chargée de revoir et de comparer les divers projets des bureaux.

nos craintes, nos espérances étaient partagées par tous les habitants du château. Dans les temps de crise politique, cet accord dans les opinions et dans les sentiments, cette confiance réciproque est particulièrement douce. On peut imaginer avec quelle impatience nous attendions les nouvelles du début de la campagne. La nouvelle de la victoire de Ligny nous arriva le 16. Ce brillant début ne nous empêchait pas de regarder comme probable le succès des masses contre lesquelles Napoléon avait à lutter; nous pensions toutefois que le dénouement se ferait longtemps attendre. La bataille de Waterloo, ses résultats désastreux, vinrent donc nous surpendre.

J'ai su alors des détails que je regarde comme certains et qui montrent comment les hommes de génie se créent eux-mêmes, quelquefois, des embarras dont ils sont les premières victimes. Napoléon, avant d'entrer en campagne, tint, à Charleroy, un conseil de guerre dans lequel furent appelés tous les maréchaux qui allaient être employés sous ses ordres. Parmi eux se trouvait le maréchal Grouchy, récemment élevé à ce grade pour prix du dévouement dont il avait fait preuve contre le duc d'Angoulême. Le nouveau maréchal reçut, dans la distribution des commandements, celui du corps d'armée qui devait tenir la droite et était un des plus considérables.

Lorsque Napoléon eut donné ses instructions, tout le monde se retira; quelques-uns cependant avec plus de lenteur, comme des gens qui auraient encore des observations à faire. Un quart d'heure après, le maréchal Soult, auquel étaient confiées les fonctions de major général, se représenta chez l'Empereur et lui déclara qu'il était chargé par le plus grand nombre de ses collègues de lui soumettre une observation de la plus haute gravité, que leur conscience ne leur permettait pas de taire. Le maréchal Grouchy venait de recevoir un commandement d'où pouvait dépendre le sort de l'armée et qui se trouvait fort au-dessus de ses moyens.

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