L'ABDICATION EST MISE EN QUESTION
une commission de cinq membres prévalut, et il fut dit qu'elle aurait à se concerter avec la commission de la Chambre des pairs et avec le conseil des ministres. .Afin d'aller plus vite, on décida que la commission serait composée du président et des quatre vice-présidents. La commission nommée par la Chambre des pairs se composait du comte Boissy d'Anglas, de MM. Drouot, Thibaudeau, Dejean et Andréossy.
Tout cela se passait dans la journée du 21 ; Napoléon était arrivé le matin à huit heures. Les commissions s'étaient réunies dans la nuit, en présence de Lucien, avec les ministres et même les ministres d'État. Je crois me rappeler que cette réunion eut lieu à l'Elysée, mais je n'en suis pas certain.
L'avis de l'abdication fut ouvert par M. de La Fayette, mais ne prévalut pas, et on décida seulement, à une forte majorité : 1* que le salut de la patrie exigeait que l'Empereur consentit à ce que les deux Chambres nommassent une commission qui serait chargée de négocier directement avec les puissances coalisées, sous la condition qu'elles respecteraient l'indépendance nationale et reconnaîtraient le droit qui appartient à tout peuple de se donner les constitutions qu'il juge à propos ; 2" qu'il convenait d'appuyer ces négociations par l'entier développement des forces nationales ; 3" que les ministres prépareraient les mesures les plus propres à fournir des hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi que celles nécessaires pour contenir et réprimer les ennemis de l'intérieur.
C'est cette proposition qu'on allait discuter le 22, quand nous rentrions à Paris. Il était impossible que Napoléon s'accommodât de la pensée que les Chambres allaient négocier directement avec l'étranger, traiter ainsi de lui et sans lui. C'était presque articuler sa déchéance. D'autre part, que pouvait-on espérer, comment faire la paix tant que son abdication ne serait pas formcUement donnée? On la lui
avait arrachée Tannée précédente à Fontainebleau, pourquoi n'en serait-il pas de même encore une fois ? L'exemple était. donné. Cette idée s'offrait naturellement à la pensée de tous; aucun dénouement ne paraissait plus simple et plus facile.
Aussi vit-on un soulèvement général lorsque la commission rendit compte à la Chambre des représentants de ce qui avait été convenu dans la nuit. Le rapporteur se hâta d'ajouter, d'après un avis que les ministres venaient de lui faire parvenir, qu'un conseil, réuni en ce moment même à l'Elysée, venait de décider que la Chambre allait recevoir un message, dans lequel l'Empereur consentait à ce que l'Assemblée nommât] des ambassadeurs pour traiter avec les alliés, déclarant que si sa personne était un obstacle invincible à ce que la nation pût traiter de son indépendance, il était prêt à tous les sacrifices qui lui pourraient être demandés.
Cette explication, malgré sa grande portée, n'eut pas le pouvoir de calmer les esprits; l'abdication immédiate était considérée comme indispensable. M. Regnaud, voyant que l'irritation allait toujours croissant, courut avertir Napoléon que la Chambre paraissait disposée à prononcer la déchéance, s'il ne prenait pas de lui-même le parti que tout le monde attendait.
Déjà Napoléon était fort ébranlé. Tout se réunissait autour de lui pour le pousser à une détermination qui paraissait être la seule voie de salut. Depuis vingt-quatre heures, il était en butte à tous les genres d'attaque. On se ferait difficilement une idée de la confusion qui, dès l'instant de son arrivée, avait régné dans ce palais deTÉlysée, où tant d'intérêts alarmés, tant d'existences compromises, venaient apporter leur contingent de trouble et d'effroi. Tous les membres de la famille impériale, les ministres, les généraux, les amis les plus dévoués, rapportaient de quart d'heure en quart d'heure ce qu'ils pouvaient recueillir