‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 116 sur 229 · L'EMPEREUR PROCLAME SON FILS · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR PROCLAME SON FILS

il pouvait disposer, et avec lesquels il se flattait d'être encore en mesure d'arrêter l'ennemi au moins pour quelque temps. Ce parti présentait des chances meilleures qu'on ne le supposait, car alors on regardait comme perdu le corps du maréchal Grouchy, que celui-ci ramena presque intact, avec un bonheur tout à fait inespéré. Il se trouvait dès le 21 réuni et en fort bon ordre sous les fortifications de Namur.

Mais, quoi qu'en dise M. Fleury, j'ai de la peine à ne pas attribuer à Napoléon lui-même une résolution aussi conforme à celles qu'il avait déjà prises après la retraite de Moscou et après la perte de la bataille de Leipzig.

L'Empereur, en alliant, ainsi qu'il le faisait dans sa déclaration, l'idée de l'indépendance nationale avec celle de la proclamation de son fils comme empereur, tendait un piège dans lequel il espérait entraîner beaucoup d'esprits, et qui surtout devait séduire l'armée. C'était une barrière qu'il prétendait élever entre elle et la maison de Bourbon, dont le retour anéantissait les espérances qu'il ne pouvait s'empêcher de conserver encore.

Cependant il était évident que ce retour offrait la seule voie de salut qui fût encore ouverte, puisqu'il pouvait donner un moyen de désarmer les étrangers. Le plus simple bon sens ne disait-il pas que, du moment où la lutte avait été si promptement terminée, il n'y avait d'autre négociation possible que celle qui, commençant par une reconnaissance formelle des droits de Louis XVIII, aplanirait ainsi la première des difficultés et ôterait le prétexte le plus spécieux aux exigences dont le pays était menacé de la part des coalisés?

Cotte idée était si naturelle qu'on ne saurait comprendre qu'elle n'ait pas sur-le-champ prévalu . Comment la Chambre des représentants n'a-t-elle pas suivi sans défaillance la ligne de conduite qu'elle semblait avoir adoptée"? Comment a-t-elle pu laisser échapper une si belle occasion? Le parti

qu'elle à choisi devait lui créer de grands embarras. Elle a eu le tort de se laisser conduire par les conseils de M. de La Fayette et de M. Fouché. Ce dernier était bien résolu à rendre complète la chute de Napoléon » mais on doit se souvenir de l'idée qu'il avait mise en avant dès sa première conversation avec moi. « Que les Bourbons reviennent, d rien de mieux, il le faut même, mais avec de bonnes « conditions, nettement exprimées, solidement garanties, « et qui soient la sauvegarde de tous les droits, de tous les « intérêts, de toutes les existences. On ne retombera pas a cette fois dans la faute qu'a faite, l'année dernière, M. de « Talleyrand. »

Fidèle à cette pensée, M. Fouché était bien moins occupé de la négociation avec les étrangers et des moyens d'arrêter leur marche sur le territoire français, qu'à préparer le traité qu'il aurait voulu conclure avec Louis XVIII avant de lui rouvrir les portes de son royaume. Or, pour amener ce résultat, il lui fallait du temps ; il était nécessaire qu'il pût accumuler les difficultés qui rendraient son concours utile, pour avoir le mérite de les aplanir. La marche rapide des événements avait déjoué ses combinaisons; il avait compté sur une guerre de trois mois au moins, sur des alternatives de succès et de revers. Au lieu de cela, le désastre de Waterloo avait, en huit jours, amené la situation qu'il ne prévoyait pas avant deux ou trois mois.

Je ne puis douter qu'il eût, au moment ou Napoléon allait se mettre à la tête de son armée, dirigé sur la Belgique un de ses affidés les plus dévoués, M. Gaillard, conseiller à la cour impériale de Paris, qui a été depuis, à l'instante recommandation de M. Fouché, placé à la cour de cassation. Cet agent fort habile avait ordre de pénétrer jusqu'à Gand, et là il devait poser les bases du marché que M. Fouché était prêt à conclure. Mais la nécessité de prendre de longs détours pour éviter la rencontre des corps d'armée en marche l'avait retardé. Quand il arriva à

Page 1