LES IDÉES DE M. DE LA FAYETTE
Gand, le Roi en était déjà parti ; il lui fallut suivre le cortège royal, qu'il se flattait de rejoindre sur la route. Les moyens de voyage ne sont pas faciles en de telles circonstances, pas plus que la correspondance avec Paris. M. Fouché se trouvait donc sans nouvelles de son agent principal, cela dans le moment où il en attendait avec le plus d'impatience; on comprend combien il lui importait de retarder les événements, afin de rester maître du dénouement.
Il existait certainement dans la Chambre des représentants un parti entièrement composé de royalistes déterminés, et bien convaincu que la royauté légitime était le seul port dans lequel on pût trouver sécurité; mais ce parti qui, s'il avait eu le temps de se compter, eût peut-être formé la majorité numérique, n'était pas encore en mesure d'exercer une influence décisive. Cette influence appartenait aux hommes attachés aux principes de liberté et d'indépendance nationales, qui admettaient la royauté, la légitimité môme, mais à condition qu'elles consentiraient à s'allier franchement avec leurs principes et leurs convictions. Sans doute on venait de les voir ardents à précipiter la chute de Napoléon; mais cela fait, se souvenant des griefs qu'ils avaient contre le dernier gouvernement, ils cherchaient les garanties les plus sérieuses contre le retour des abus qui les avaient tant ofi'ensés. De là des délibérations, des débats qui ne pouvaient manquer de durer plus d'un jour; il ne s'agissait de rien moins que de faire encore une fois une constitution : on voit jusqu'où cela pouvait mener.
La part que M. de La Fayette avait prise dans les attaques dirigées contre l'Empereur le plaçait naturellement en tête de ceux qui allaient s'engager dans l'inextricable imbroglio des combinaisons parlementaires; il s'y jeta avec cette foi robuste qui ne lui a jamais permis de douter du triomphe des principes proclamés en 1789. Il n'a jamais cessé de les mettre en avant, quels que fussent les temps, les lieux, les
hommes et les circonstances. Pour lui et pour quelques"^ uns de ses plus zélés adhérents, la légitimité n'était qu'un dogme sans valeur; ils mettaient au-dessus la souveraineté du peuple. Il leur paraissait simple que le peuple donnât, retirât la couronne, et l'offrit à celui qui accepterait le plus franchement les conditions qu'ils dicteraient.
Tels étaient donc les éléments principaux de l'Assemblée dont M. Fouché croyait pouvoir disposer à son gré. Je ne fais pas entrer en ligne de compte un petit nombre de misérables révolutionnaires tels que les Barère et les Félix Le Peletier, qui n'exerçaient d'action sur personne.
Venait ensuite, en dehors de cette assemblée, la foule des hommes dont les existences étaient plus ou moins compromises. C'étaient les anciens serviteurs de l'Empire, ceux qui avaient pris parti avec zèle dans tout ce qui s'était passé depuis le 20 mars; venait enfin le parti militaire, auteur principal de la crise dans laquelle on était engagé. Celui-là serait d'autant plus difficile à manier que son irritation devait croître en proportion des torts qu'il avait à se reprocher; mais dans ces premiers moments, il n'était pas encore en force dans la capitale. Si on avait eu le bon sens et le courage de revenir à la royauté légitime par une détermination ferjne et prompte, il est probable que l'armée n'aurait guère hésité à y souscrire, surtout si on s'était donné les apparences de la légalité en faisant intervenir les deux Chambres. La preuve en est dans la facilité a^ec laquelle l'abdication qu'elles avaient imposée a été acceptée par elle. En cela seulement la Chambre des pairs pouvait être utile. Sa récente existence et sa composition ne lui donnaient aucune action sur le pays, mais elle pouvait agir sur l'armée par les grandes existences militaires qui s'y trouvaient.
La déclaration d'abdication arriva enfin à la Chambre des réprésentants. Cela seul pouvait apaiser l'effervescence qui régnait dans tous les esprits et que n'avait pu calmer un