‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 120 sur 229 · SÉANCE ORAGEUSE A LA CHAMBRE DES PAIRS · texte numérisé non relu

SÉANCE ORAGEUSE A LA CHAMBRE DES PAIRS

excité par la violation manifeste d'une partie des conditions qui étaient renfermées dans sa déclaration. Ainsi lo gouvernement provisoire n'était point, comme il l'avait voulu, abandonné à ses ministres, et, ce qui devait lui paraître bien plus grave encore, on était resté muet sur la proclamation des droits de Napoléon II. Il crut donc nécessaire de revenir sur cet article, et insista dans sa réponse à l'un et l'autre bureau, sur ce a qu'on ne devait pas oublier a qu'il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils »,

L'archichancelier, président de la Chambre des pairs, ne crut pas pouvoir s'empêcher, en rendant compte de sa mission, de mentionner ce fait. Le prince Lucien saisit cette occasion pour demander que la Chambre, se prononçant à l'instant môme, déclarât devant le peuple français et devant les étrangers qu'elle reconnaissait Napoléon II comme empereur des Français. Cette proposition occasionna une vive réplique de M. de Pontécoulant. Il ne craignit pas de contester à Lucien la qualité de Français, puisqu'il était prince romain, et lui demanda à quel titre et de quel droit il parlait et votait dans la Chambre. Puis, venant au fond de la question, M. de Pontécoulant déclara qu'il ne reconnaîtrait jamais pour roi un enfant, pour souverain celui qui ne résidait pas en France.

Lucien voulut répondre, mais il le fit très faiblement. M. Boissy d'Anglas chercha à écarter ce débat au moins pour quelque temps : « N'est-ce point assez de la guerre (( étrangère? veut-on nous donner la guerre civile? Ne « nous divisons point. On a adopté à l'unanimité l'abdica- « tion, il ne s'agit que de nommer un gouvernement pro- « visoire. J'espère que nous arrêterons l'étranger, mais il « ne faut pas risquer de nous ôter les moyens de traiter « avec lui. »

M. de La Bédoyère prit alors la parole. Il s'exprima avec un emportement qui le fit plusieurs fois rappeler à l'ordre : « L'abdication de Napoléon, dit-il, est indivisible. Si on ne

« veut pas reconnaître son fils, il doit ressaisir Tépée, « environné des Français qui ont déjà versé leur sang « pour lui. De vils généraux l'ont déjà trahi, mais malheur aux traîtres! L'Empereur se doit à la nation; abandonné (( une première fois, l'abandonnerons-nous une seconde? « Nous qui avons juré de le défendre même dans le mal- « heur, osons déclarer que tout Français qui quittera son « drapeau sera couvert d'infamie , sa maison rasée , sa « famille proscrite; alors plus de traîtres, plus de ces ma- « nœuvres qui ont occasionné les dernières catastrophes, « et dont peut-être quelques auteurs siègent ici. »

A ces mots, des interruptions éclatèrent de toutes parts. On lui cria de désavouer ce qu'il venait de dire. Plusieurs pensaient qu'il avait voulu inculper le maréchal Ney. Jamais il ne put reprendre la parole ; il articula seulement ces mots : « Il est donc décidé qu'on n'entendra jamais a dans cette enceinte que des voix basses. » Alors le tumulte fut à son comble, il fut évident que M. de La Bédoyèrc venait de porter par sa violence le coup le plus funeste à la cause qu'il voulait servir. Après un assez long débat, où le duc de Bassano et M. Rœderer essayèrent encore de démontrer qu'il n'y avait rien de plus utile et de plus politique que de proclamer à l'instant Napoléon II, les partisans de cette idée furent eux-mêmes obligés de l'abandonner; ils durent s'estimer heureux qu'on se contentât de laisser la question indécise, en passant outre et en procédant à l'élection des membres de la commission.

Ce fut M. Thibaudeau qui en fit la proposition : « Sans <c rien préjuger, dit-il, sur la question proposée, question « qu'il est dangereux de rejeter, dangereux d'adopter, occu- <c pons-nous ce soir de compléter la nomination des mem- « bres du gouvernement, car avons-nous un gouvernement? « Et si nous n'en avons pas, que ferons-nous dans un « moment où l'inaction est la joie des partis ? »

Cet avis ayant prévalu, on procéda au scrutin.

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