‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 121 sur 229 · M. FOUCHÉ ENTRE DANS LA COMMISSION · texte numérisé non relu

M. FOUCHÉ ENTRE DANS LA COMMISSION

Le 22, j'eus occasion de voir M. Fouché, il me parut très satisfait de notre rencontre. « Enfin nous avons emporte^ « l'abdication, me ditril. Vous conviendrez que c'est assez a de besogne faite en moins de deuxfois vingt-quatre heures. (( — Oui sans doute, mais qu'allez-vous faire sur la condi- « tion faite en faveur de son fils qu'il prétend encore imposer « à la France? Ce n'est pas à vous qu'il est nécessaire de « dire à quel point elle est dangereuse. Ce qu'il faut avant « tout, c'est la paix, et on ne peut la retrouver au dehors, « comme au dedans, qu'avec la maison de Bourbon. — « Croyez-vous donc que je ne le sache pas comme vous ? « Mais nous avons été pris de si court. Il a été si vite « écrasé, il ne nous a laissé le temps de rien préparer; a cependant, on ne peut pas retourner ainsi les esprits du « jour au lendemain. Nous avons d'ailleurs à ménager « l'armée , qu'il ne faut pas effaroucher, qu'il faut tâcher « de rallier, car elle pourrait encore faire beaucoup de mal; a si on veut bien ne pas trop me presser, tout s'arrangera a pour le mieux et à la satisfaction de tout le monde. »

Alors il me raconta que les Chambres allaient, dans la journée, organiser une commission de gouvernement provisoire ; qu'il était sûr d'en faire partie et même de n'y avoir que des gens à lui, dont il ferait ce qu'il voudrait. Il avait déjà donné la liste à ses amis dans les deux Chambres, il était certain qu'elle passerait. « Alors vous voyez que je suis « bien fort, car il n'y a rien de tel qu'une puissance coUec- « tive dont un seul homme dispose. »

Il me donna rendez-vous dans la soirée, pour savoir le résultat des scrutins. J'allai chez lui avec M. Mole. Il était dans son salon, au milieu de soixante personnes. La conversation s'engagea entre lui et nous, dans l'embrasure d'une fenêtre; il nous répéta son refrain « Qu'on ne me « presse pas. Si on ne me laisse pas le temps dont j'ai besoin, « on gâtera toutes les affaires. Vous devez bien le savoir, « monsieur Pasquier, ajouta-t-il, vous qui avez vu de si

près les affaires Tannée dernière, au mois d'avril. Que « serait-il advenu si on avait prétendu, le 2 avril, faire à a tous risques et périls et au hasard de tout compromettre « ce qui a été accompli sans coup férir huit ou dix jours « plus tard? »

Je convins sans peine avec lui que, dans les affaires de ce genre, le premier de tous les mérites était celui de savoir choisir l'instant propice, et qu'il pourrait y avoir beaucoup de péril à vouloir le devancer. Mais cependant je lui fis remarquer que les situations qu'il comparait n'étaient pas semblables. L'année dernière on avait à ressusciter des souvenirs, à faire reconnaître des droits oubliés depuis plus de vingt années. Aujourd'hui, il n'y avait que les actes de trois mois à effacer. La route était tracée, le succès assuré, tandis que l'année précédente on avait eu à faire le plus périlleux des essais. Enfin, la capitale était alors envahie, c'était un malheur accompli, et dont il fallait seulement se tirer le moins mal possible. Aujourd'hui il fallait aller au-devant d'un malheur semblable dont les conséquences pourraient être plus terribles. Il n'y avait donc pas un moment à perdre pour arrêter l'ennemi; pour empêcher l'invasion, nul moyen ne pouvait être aussi efficace que la reconnaissance des droits de l'ancienne dynastie. Je ne pouvais m'empêcher de penser que la plus grande diligence était nécessaire.

M. Mole appuyait mes arguments par tous ceux que son esprit lui pouvait fournir. Nous étions fort animés dans cette conversation lorsque vint à paraître M. Gourlay, député ; il arrivait de la Chambre des représentants pour donner connaissance à M. Fouchc des deux premières nominations qui étaient sorties de l'urne. C'étaient la sienne et celle de M. Carnot. Le désappointement de M. Fouclié fut visible. Il n'avait pas compté sur M. Carnot, qui était cependant passe le premier. M. Carnot, homme peu maniable, pouvait être un collègue fort incommode.

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