‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 127 sur 229 · LA COMMISSION DE NÉGOCIATION · texte numérisé non relu

LA COMMISSION DE NÉGOCIATION

personnelle, son horreur pour l'intrigue, son peu d'estime pour le caractère de M. Fouché lui inspiraient une grande réserve; il le regardait faire, le surveillait et se bornait à lui prêter secours toutes les fois que ses actes lui semblaient dirigés vers le seul but qu'il importait d'atteindre.

Quand il fallut choisir les commissaires chargés d'ouvrir les négociations avec les souverains coalisés, le choix fut habilement fait par M. Fouché; il désigna des hommes qui devaient inspirer confiance au parti de l'indépendance nationale ainsi qu'à son collègue Carnot. Il connaissait trop bien les dispositions des cabinets étrangers pour ne pas être sûr que M. de La Fayette était le personnage le moins propre à agir sur eux. Sa seule présence parmi les délégués, en supposant qu'il y eût quelque bonne volonté pour ouvrir une négociation, était capable de tout gâter. M. d'Argenson, M. Sébastiani, M. de Pontécoulant , M. de Laforest et Benjamin Constant, que ces messieurs prirent avec eux en qualité de secrétaire, n'étaient pas beaucoup mieux vus des étrangers, et, excepté M. de Laforest, qui avait l'habitude des transactions diplomatiques, mais auquel se rattachaient des souvenirs assez pénibles, personne dans cette députation n'était capable de soutenir une discussion sur des questions de si haute importance. C'était bien là ce qu'avait voulu M. Fouché. Il entendait que rien ne se terminât autrement que par lui. Messieurs les commissaires se mirent en route dès le 25, se dirigeant d'abord sur le quartier général des Anglais et des Prussiens, où ils devaient demander des sauf-conduits pour Napoléon, dans le cas où il se déciderait à quitter la France. Ils comptaient aussi se procurer les renseignements et les passeports nécessaires pour arriver auprès des souverains alliés, qu'ils s'attendaient à rencontrer sur la frontière de la Lorraine.

C'était beaucoup pour M. Fouché de s'être ainsi débarrassé des soucis d'une négociation dont, à sa parfaite con-

m MÉMOIRES DU CHANCELIER PÂSQUIER.

naissance, il n'y avait rien à attendre; mais ce qui le préoccupait avant tout, c'était la présence de Napoléon à Paris.

La première des précautions qu'il prit fut de faire donner au maréchal Masséna le commandement de la garde nationale de Paris. Il était indispensable de mettre une force armée aussi considérable entre les mains d'un homme ayant assez d'autorité pour qu'il ne fût au pouvoir de personne de s'en emparer à l'improviste; la sûreté de la capitale en dépendait, surtout tant que Napoléon y ferait sa résidence. Il n'y avait pas moyen de douter qu'il ne se tînt toujours aux aguets pour ressaisir un pouvoir qu'il avait laissé échapper avec tant de peine, qui lui avait été, à peu de chose près, arraché par violence. Rien n'était plus important que de le faire sortir au plus tôt de Paris. M. Fouché était admirable pour concevoir et mener à bien cette délicate entreprise. Il fit demander dans la Chambre des députés, par l'un de ses affidés, que Napoléon fût invité, au nom de la patrie, à s'éloigner de la capitale.

Cette démarche était justifiée par ce qui se passait depuis deux fois vingt-quatre heures autour du palais de l'Elysée. Les fédérés, et avec eux une nombreuse foule descendue des faubourgs, se rendaient dès le matin dans l'avenue de Marigny, qui longe le jardin du palais, en poussant des cris de : Vive l'Empereur I Napoléon se croyait souvent obligé de paraître et de les remercier. Je l'ai vu un jour apparaissant sur sa terrasse. Je ne l'avais pas revu depuis mon dernier entretien avec lui, en 1814, la veille de son départ pour la campagne de France, et je ne pus me défendre de la plus profonde émotion, en le voyant réduit à venir répondre par des saluts répétés à des acclamations parties de si bas. Il y a peu de spectacles plus tristes, plus touchants, plus accablants que celui d'un homme, longtemps entouré d'une si grande gloire et d'une si prodigieuse puissance, réduit à de telles humiliations. Sa physionomie, naturellement grave, était devenue sombre; parfois il

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