NAPOLÉON SE RETIRE A LA MALMAISON
essayait de sourire, mais Texpression de ses yeux gardait la tristesse qui remplissait son âme.
M. Fouché, non content de ce qu'il avait fait dire dans la Chambre des représentants sur la nécessité de son éloignement, et voulant précipiter sa détermination, sut encore Tentourer des avertissements les plus menaçants; ce fut ainsi, je n'en puis douter, que des avis officieux lui parvinrent de plus d'un côté sur de prétendus projets d'attenter à sa vie. L'esprit soupçonneux de Napoléon et, il faut en convenir, les périls qu'il avait courus plus d'une fois, le rendaient fort accessible à ce genre de craintes; elles furent encore fortifiées par les soins qu'on affecta de prendre pour sa sûreté. Une fois, au milieu de la nuit, on envoya renforcer tout à coup la garde de son palais, et le lendemain matin, M. Fouché n'hésita pas à lui dire que cela seul avait peut-être empêché un grand malheur. Enfin, le 25, à midi, il se décida à partir pour la Malmaison.
J'ai dit comment, aussitôt mon retour du département de la Sarthe, des relations fort intimes s'étaient établies entre M. Royer-CoUard et moi. Il n'avait rien négligé pour organiser une correspondance avec Gand; mais cette correspondance, qui allait fort exactement de Paris à Gand, restait bien souvent sans réponse. Ainsi, nulle instruction, nulle direction, nul encouragement, et nous avions besoin de nous rassurer en pensant que cette réserve était commandée et par l'incertitude des événements et par la crainte qu'on devait avoir de nous compromettre.
Le 22 ou le 23, M. de VitroUes, que M. Fouché fit mettre en liberté, vint nous rejoindre, et je ne cessai de me concerter avec lui sur toutes les démarches qu'il convenait de faire dans l'intérêt de la cause royaliste. M. Fouché s'était décidé à ouvrir les portes de sa prison, d'abord sur les instances de Mme de Vaudémont, et ensuite parce qu'il pensait que ce serait entre lui et la maison de Bourbon un intermédiaire des plus habiles et un des plus dévoués à ses
intérêts. Il ne s'est point trompé : M. de VitroUes, justement reconnaissant, n'a cessé de lui rendre tous les bons offices qui ont été en son pouvoir et qui, dans une occasion fort importante, ont même dépassé les bornes de la prudence.
Nous cherchions à convaincre M. Fouché de la nécessité d'agir; nous lui disions que, s'il se laissait gagner par le temps, les événements seraient plus forts que lui et lui enlèveraient la meilleure part du mérite auquel il pouvait prétendre. Ces raisonnements s'adressaient à un homme que son caractère et son expérience révolutionnaire conduisaient à ne se fier qu'à ce qu'il tenait positivement et à qui il fallait des certitudes matérielles, et tels étaient encore sa situation et les ménagements qu'il se croyait obligé de garder avec le parti contraire à la maison de Bourbon, que, tout en relâchant M. de VitroUes, il lui avait enjoint de se tenir dans l'incognito le plus sévère et de ne jamais sortir avant la nuit du domicile oii il allait se retirer.
C'est à ce moment que je reçus une haute marque de confiance à. laquelle j'étais loin de m'attendre, mais qui, à l'époque où elle me parvint, et attendu la quantité de personnes entre qui elle se trouvait partagée, ne pouvait être d'une grande utilité. Je vis un matin, de fort bonne heure, arriver chez moi un homme que j'eus d'abord quelque peine à reconnaître. C'était M. Hyde de Neuville. Je le croyais hors de France. 11 m'apprit qu'il revenait de Gand avec une mission du Roi. Sa Majesté, d'après les rapports qui lui étaient parvenus sur la situation de l'intérieur de son royaume, avait pensé qu'il serait utile que quelques personnes de confiance fussent munies de ses pouvoirs et autorisées à agir en son nom. Elle avait chargé M. de Neuville d'apporter ces pouvoirs (ils étaient en date du l"juin) et de les remettre entre les mains des personnes qui devaient en être investies et au nombre desquelles je me trouvais. Mais il fallait bien remarquer que la mission de M. de Neuville était antérieure à la bataille de Waterloo et que cet