‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 129 sur 229 · MISSION DE M. HYDE DE NEUVILLE · texte numérisé non relu

MISSION DE M. HYDE DE NEUVILLE

événement pouvait avoir changé les dispositions du Roi.

La difficulté de pénétrer en France sans être reconnu et sans risquer de voir ses papiers saisis avait forcé M. Hyde de Neuville à faire de grands détours. Il avait d'abord touché en Angleterre, puis était revenu sur le continent et avait pénétré par la frontière d'Alsace ou de Lorraine. Il y avait donc eu beaucoup de temps perdu. En outre, la crainte de compromettre les personnes choisies avait décidé à laisser tous les noms en blanc; on devait les inscrire à mesure qu'on viendrait à joindre ceux à qui ces pièces devaient être remises. C'était, sans doute, une grande marque de confiance que le Roi lui donnait : rien ne l'empêchait de mettre un nom à la place d'un autre. Il m'assura que le mien était un de ceux auxquels on tenait le plus, et que Madame la duchesse d'Angoulême, particulièrement, lui avait recommandé de ne rien négliger pour me trouver. J'eus soin, comme de raison, de demander à connaître les personnes qui m'étaient associées, et voici celles dont je me souviens, mais dont plusieurs ne reçurent que dans les jours suivants ce qui leur était destiné : M. de Grosbois, M. Dubouchage, M. de Chabrol, préfet de Lyon, M. le maréchal Macdonald, M. le maréchal Oudinot, M. le Bailli de Crussol, M. Hyde do Neuville et M. de Vitrolles; cela faisait neuf personnes, mais je puis bien en avoir oublié. Le maréchal de Vioménil en était peut-être, je le crois. Le nom de M. de Vitrolles ne permet guère de douter que M. Hyde n'eût usé de la très large faculté dont je parlais tout îi l'heure. Comment admettre qu'on lui eût donné à Gand le nom d'un homme qu'on savait en prison'? et d'un autre côté, comment s'expliquer que le nom de M. Royer- Collard ait été oublié ?

Quant à ce que contenaient les pouvoirs, il y était dit seulement que le porteur était autorisé à faire ce qu'il jugerait le plus utile pour le service du Roi. La pièce était signée Louis et contresignée Blacas d'Aulps. Mais que faire

avec de tels pouvoirs? Quel parti était-il possible d'en tirer? Ce fut dès le premier moment l'objet de mes plus sérieuses réflexions, et j'eus bientôt reconnu qu'ils ne nous seraient probablement d'aucune utilité. Les événements avaient pris un cours trop rapide pour que des actes décisifs ne vinssent pas trancher les difficultés et imposer des solutions. On ne pouvait douter que les armées ennemies n'eussent franchi les frontières. On savait que le Roi avait quitté Gand et se disposait à rentrer en France, si même il n'y était déjà rendu. On tenait donc pour certain qu'il ferait bientôt connaître ses décisions d'une manière officielle et positive; qu'ainsi cesseraient toutes les incertitudes. Que pouvaient donc dire et promettre, dans une telle situation, des hommes investis de pouvoirs aussi vagues que les nôtres, et qui, bien que tout récents, étaient déjà presque surannés, tant il s'était passé d'événements depuis le jour de leur signature! Il faut ajouter à cette considération, qu'entre tant de personnes ayant pour agir le même titre et le même droit, il aurait fallu avant tout établir un concert qui assurât que les démarches de l'un ne contrarieraient pas celles de l'autre. Or, ces préliminaires ne laissaient pas que de demander du temps, et ce n'était pas chose facile à obtenir entre gens dont plusieurs n'avaient jamais eu entre eux aucun rapport. Devais-je donner connaissance à M. Fouché du nouveau caractère dont j'étais revêtu? Après y avoir beaucoup pensé, je restai convaincu que je ne gagnerais rien sur lui; il voudrait peut-être se servir de moi et me compromettre sans aucune utilité. Je me décidai donc à garder le silence avec lui.

Il n'entrait pas dans les vues du gouvernement provisoire de rien dissimuler sur la triste insuffisance des moyens de défense. On communiquait aux Chambres avec la plus grande exactitude les pas rétrogrades auxquels les débris de l'armée française se voyaient contraints et les progrès que les troupes alliées faisaient chaque jour. Le

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