‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 130 sur 229 · LES RELATIONS DE M. PASQUIER · texte numérisé non relu

LES RELATIONS DE M. PASQUIER

public était scrupuleusement informé, il n'y avait rien de caché pour personne et chacun pouvait établir ses conjectures en pleine connaissance de cause. Le besoin de s'entretenir sur tant d'objets importants réunissait chez moi, soir et matin, un certain nombre de personnes qui toutes y apportaient les renseignements qu'elles avaient pu recueillir. J'en recevais pour ma part de fort sérieux de l'inspecteur général de la préfecture de police, M. Fondras, celui que j'avais nommé en remplacement de M. Veyrat. Il me tenait informé, jour par jour et presque heure par heure, de tout ce qui se passait à la Malmaison, des projets que nourrissait Napoléon, de ses continuelles velléités de tout hasarder pour ressaisir sa puissance, et des intelligences qu'il entretenait dans ce but avec ce qui lui restait de partisans dévoués dans l'armée et dans les Chambres.

Les personnes avec lesquelles j'aimais à échanger mes impressions étaient MM. Royer-CoUard, Becquey, Mole, de Barante, de Tournon, Portalis, et M. Alexandre de Girardin. Ce dernier avait eu d'abord un très beau commandement de cavalerie dans l'armée que l'Empereur organisait pour son entrée en campagne ; mais quelques indiscrétions ayant fait soupçonner ses dispositions, il s'était vu au moment de subir une arrestation, peut-être même un jugement rendu militairement. II avait été fort heureux que, dans sa colère. Napoléon se bornât à lui ^ter son commandement et à le renvoyer à Paris. C'était un homme entreprenant, ambitieux, connaissant bien l'armée (il avait été longtemps premier aide de camp du major général prince de Neufchàtel), et il avait un grand désir de se signaler par quelque service qui lui pût assurer les faveurs de la maison de Bourbon.

Un des sujets de nos causeries journalières était la crainte que Napoléon, sentant la faute qu'il avait faite d'abandonner ses troupes et sachant qu'un corps assez considérable était parvenu à se rallier, n'imaginât d'aller se

remettre à sa tête et de protester contre l'abdication qui lui avait été arrachée et dont la principale condition, disaitil, n'avait pu être remplie. Déjà, en arrivant à la Malmaison, il avait fait, sous forme de proclamation , des adieux à l'armée, et ces adieux étaient évidemment conçus dans le but de sonder ses dispositions. On n'avait pas permis que cette proclamation fût insérée dans le Moniteur^ et elle n'avait pu être distribuée que furtivement ; mais l'intention était toujours manifeste et elle faisait supposer qu'il pensait à s'échapper à la première occasion et à venir se jeter dans les rangs des soldats.

Ce fut pour parer à ce danger que la commission de gouvernement prit le parti de confier le commandement du château de la Malmaison et par conséquent la garde de la personne de l'Empereur au général Beker. C'était un surveillant auquel on avait d'autant plus lieu de se fier qu'on connaissait entre Napoléon et lui des motifs d'inimitié personnelle. Il est juste cependant de reconnaître que cette circonstance ne l'a point empêché, tout en s'acquittant scrupuleusement de son devoir, de conserver les justes égards que commandait une telle situation. Ce fut, je crois, le 26 que sa mission lui fut donnée; le 27, on apprit que l'armée avait rétrogradé jusqu'à Soissons, oii se trouvait le quartier général et où se rassemblait, sous les ordres du maréchal Grouchy, tout ce qu'on était parvenu à rallier des différents corps. Comment ne pas craindre, lorsque l'armée était si proche, que Napoléon, emporté parle désir de se remettre à sa tête , ne trouvât le moyen de parvenir jusqu'à elle?

Nous raisonnions sur cette hypothèse lorsque M. de Girardin arriva. « Il faut absolument tâcher de connaître « les dispositions de l'armée et des chefs qui la com- « mandent. Voilà le maréchal Grouchy à la tête de tout ce « qui reste encore de corps organisés entre l'ennemi et <c Paris ; je le connais, vous le connaissez tous comme

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<c moi; il faut savoir ses intentions. » M. de Girardin finit par dire que, si je voulais venir avec lui, il. était sûr d'arriver sans encombre auprès du maréchal. Nous y serions le lendemain matin avant neuf heures, et en dernier résultat, si notre démarche ne servait à rien, elle ne pourrait avoir aucun inconvénient. J'hésitai beaucoup ; ma santé était encore très chancelante, et la fatigue de cette course m'effrayait. Je cédai cependant aux instances qui me furent faites; à minuit, je montai en voiture avec M. de Girardin. Il s'était chargé de tous les arrangements préalables, avait revêtu son uniforme de général et était muni de passeports et de feuilles de route; ajoutez que tous les maîtres de poste de cette route le connaissaient et que nous étions sûrs, par conséquent, de trouver chez eux toutes les facilités désirables.

Nous sortîmes de Paris avec ses chevaux et prîmes la poste au premier relais. Nous avancions avec une grande célérité et n'étions plus qu'à quelques lieues de Soissons, lorsque se présenta, venant à notre rencontre, une estafette. M. de Girardin jugea que c'était une bonne occasion de savoir ce qui se passait; et, avec ce ton d'autorité que donne l'habitude du commandement, il appela le courrier, lui demanda s'il n'était pas chargé de dépêches pour le ministre de la guerre, et, sur sa réponse affirmative, il se fit exhiber la feuille oii devait être porté l'état des paquets que contenait son portemanteau. M. de Girardin avait été longtemps le premier aide de camp du major général et était particulièrement connu des courriers de l'armée, tous accoutumés à recevoir ses ordres. Les dépèches étaient expédiées par le maréchal Soult.

« C'est donc le maréchal Soult qui vous a envoyé? dit « M. de Girardin au courrier. — Oui, mon général, c'est « lui qui commande dans la place. — Et le maréchal « Grouchy? — Il est toujours à la tète de son corps, et on « croit qu'il va porter son quartier général à Dammartin ;

« d'autres disent que toutes les troupes, même celles de ce « corps, vont passer sous le commandement du maréchal « Soult. — Cela suffit », reprit M. de Girardin. Cette nouvelle était de nature à appeler sérieusement notre attention.

Ce n'était donc plus M. de Grouchy que nous allions trouver, mais bien le maréchal Soult. « Il serait imprudent « à nous d* aller plus loin, me dit M. de Girardin; si le « maréchal Soult est mécontent de notre démarche, s'il la « croit de nature à le compromettre, il est capable de nous « faire arrêter. » Nous nous décidâmes à rentrer à Paris. Nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit à sa terre d'Ermenonville. Je ne connaissais pas ce beau lieu, et la journée se passa fort agréablement à le parcourir par le plus beau temps du monde ; c'était une occupation assez différente de celle à laquelle nous nous étions préparés. Ayant repris le soir la route de Paris, nous y rentrâmes, n'ayant rien pu savoir de ce qui nous intéressait si fort, et chacun de nous se trouva rendu dans son domicile à minuit. Excepté pour nos amis, avec qui elle avait été concertée, cette course resta donc complètement ignorée.

Nos incertitudes ne furent pas de longue durée; à peine arrivé à Paris, le maréchal Grouchy, après avoir remis le commandement, chercha les moyens de faire connaître ses bonnes intentions pour la maison de Bourbon, et deux jours après je le trouvai chez M. de VitroUes, dont il avait découvert la retraite. Il y était, se mettant à sa pleine disposition et le suppliant de faire savoir aux princes, le plus tôt possible, qu'on pouvait compter sur lui, qu'il ne demandait qu'une occasion de faire preuve de son zèle. Quant au maréchal Soult, ce qu'il a fait depuis est la preuve qu'il cherchait, comme son collègue, l'occasion de jouer un rôle et d'acquérir des droits à la reconnaissance d'une dynastie qui ne pouvait manquer de régner sur la France. Nous nous étions bien inutilement exposés aux dangers que pouvait nous apporter notre voyage au milieu de soldats

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