DÉPART DE NAPOLÉON POUR ROGHEFORT
les membres du gouvernement provisoire et son départ et son embarquement. Mais déjà il n'était plus temps de songer à le faire partir pour le Havre, et il fallut le diriger sur Rochefort. Il partit le 29 juin, à cinq heures du soir, sous la conduite du général Beker, qui se trouva répondre de sa personne et dont il fut en réalité le prisonnier. Toutefois, sa résolution fut chancelante jusqu'à la dernière minute, et il ne se décida que lorsqu'il lui fut démontré que les Prussiens étaient maîtres du passage de la Seine et pouvaient d'un moment à l'autre envoyer des partisans pour l'enlever.
Je ne le suivrai point dans sa route; assez d'autres en ont donné les détails : il n'y a rien de plus connu que l'histoire de son embarquement, de son arrivée sur les côtes d'Angleterre et de son départ pour l'île de Sainte-Hélène. Mais c'est ici, si je ne me trompe, le lieu de dire, le jugeant avec l'impartialité que je me suis toujours efforcé de conserver en parlant de lui, qu'à mon sentiment, cette seconde période de sa carrière politique ne répond en aucune manière à la grandeur de la première. Il m'est impossible de ne pas trouver qu'il s'y est montré inférieur à lui-môme. Depuis l'instant de son débarquement dans le golfe Jouan jusqu'à son arrivée à Paris, il a été admirable de résolution et de ressources dans l'exécution ; ses proclamations à cette époque ont un caractère de fierté et de grandeur qui remuent les imaginations et les cœurs. On ne pouvait mettre en jeu avec plus d'habileté tous les sentiments, toutes les passions qui devaient le faire bien accueillir.
Après ce brillant début, il ne trouva plus les mêmes accents; il ne se sentait plus sur son terrain accoutumé; il ne sut dominer ni les hommes ni les événements. Il jugeait nécessaire d'invoquer les sentiments de liberté et d'indépendance ; il ne devait pas laisser paraître son secret désir de reprendre ses habitudes de despotisme, auxquelles il lui fallut renoncer et qui ne tardèrent pas à faire douter de sa
bonne foi. S'étant hasardé à donner de téméraires assurances sur le retour de l'Impératrice et sur la bonne intelligence qui allait s'établir entre lui et son beau-père, il jeta les germes d'un grand découragement dans l'esprit de tous ceux qui s'étaient livrés à cette espérance. Qui sait si luimême n'a pas été un peu la dupe de l'illusion qu'il avait voulu faire partager aux autres? On pourrait expliquer par ce motif la faute qui lui a été reprochée, de n'avoir pas tenté huit jours après son retour une expédition sur la Belgique; il n'y fallait pas plus de vingt-cinq mille hommes, et elle pouvait avoir les plus grands résultats. Enfin, même comme homme de guerre, sa conduite n'a pas été irréprochable dans la courte campagne qui a décidé de son sort. Après la bataille de Ligny, il a perdu du temps et n'a pas fait suivre les Prussiens d'assez près. Il n'a pas tenu assez sous sa main le corps du maréchal Grouchy. Pendant la bataille de Waterloo, il a dirigé les mouvements de trop loin, et c'est ainsi qu'une charge de cavalerie qui pouvait être décisive a été faite trop tôt et a compromis sa dernière ressource.
Après la perte de cette bataille, tout a été déplorable : ses résolutions et la manière dont il les a exécutées. Rentré en fugitif dans sa capitale, il n'a su ni commander, ni régner, ni abdiquer à propos. Il s'est laissé arracher une couronne qu'il pouvait noblement déposer, et la folle pensée de la conserver à son fils l'a entraîné, lui et les siens, dans, de regrettables démarches qui n'ont abouti qu'à lui faire perdre un temps précieux. Il lui eût encore été possible d'assurer sa liberté en gagnant le sol de l'Amérique. Pendant ces trois mois, qu'on a justement qualifiés de siècle des Cent-jourSj les circonstances ont sans doute été bien fortes et de nature à abattre l'esprit le plus ferme ; mais je ne puis m'empêchcr de croire que son génie était, comme ses forces physiques, dans un profond déclin.
Quand il partit, il ne pouvait plus y avoir rien de sérieux