ARRESTATION DE M. REINHARD
ployés pour le brouiller avec une partie de ses alliés, lorsqu'un parti prussien, qui battait la campagne entre Francfort et la frontière de France, arrêta sur la grande route, au moment où il allait passer cette frontière, M. Reinhard, ministre de France à Francfort. Il fut fouillé avec la dernière "rigueur, on trouva sur lui une copie littérale et authentique du traité. A quel propos cette pièce avait-elle été envoyée à M. Reinhard? Elle lui venait certainement de M. de Talleyrand avec lequel ses rapports étaient assez intimes. Je crois que celui-ci, en lui faisant une si inutile communication, avait voulu, cédant à un mouvement d'amour-propre, qu'une œuvre dont il était si fier fût connue et reçût l'approbation de l'un des hommes dont il prisait le plus la capacité et le jugement. Quoi qu'il en puisse être, la découverte étant ainsi confirmée, tous les doutes se trouvèrent levés et l'empereur Alexandre fut bien obligé de croire à l'espèce de trahison dont il avait été l'objet. Il ne dissimula pas son indignation à son entourage, mais il eut la délicatesse de défendre à son ministre auprès du Roi retiré à Gand, M. de Pozzo, d'articuler aucune plainte. « Ce n'est pas le moment, dit-il, de leur faire sentir l'éten- « due de leurs torts envers moi; ils ne sont déjà que trop « accablés. » Ce silence n'empêchait pas que l'injure ne fût vivement ressentie, et il eût été téméraire de faire pour l'avenir un grand fond sur la bonne volonté d'un prince qu'on avait si gravement offensé.
Fort heureusement les grands événements militaires qui venaient de se passer en Flandre donnaient la principale influence aux Anglais et à leur général le duc de Wellington . C'était bien le cas de se prévaloir des liens qui s'étaient formés à Vienne entre le cabinet de Londres et celui de Paris; si ces liens valaient à la maison de Bourbon l'animadversion de la Russie, il était assez juste qu'ils lui procurassent au moins l'appui de l'Angleterre. Le duc de Wellington était entré fort avant à Vienne dans toutes les com-
binaisons de la triple alliance ; ses rapports, à cette occasion, étaient devenus fort intimes ; il se montra très disposé à faire tourner sa victoire au profit de la maison de Bourbon et fut le premier à avertir Louis XVIII qu'il était à propos de se mettre en route le plus tôt possible et de venir, à la suite de l'armée anglaise et prussienne, s'établir 'sur la première partie du territoire français qui serait évacuée par Napoléon. Le conseil était trop bon pour n'être pas suivi : Louis XVIII, étant parti de Gand le 21, arriva le soir même à Mons.
Malgré la nécessité pour les troupes anglaises et prussiennes de concerter ensemble les opérations militaires, le général prussien Blucher était loin de partager les sentiments du duc de Wellington pour la maison de Bourbon. Les Prussiens étaient animés de la haine la plus violente contre la France, impatients de n'avoir pu en 1814 profiter de la victoire, ainsi qu'ils l'auraient désiré, irrités des obstacles que récemment encore la politique de la maison de Bourbon avait opposés à' leurs projets d'agrandissement aux dépens de la Saxe, humiliés parleur défaite de Ligny, ils n'aspiraient qu'à achever l'affaiblissement, l'abaissement, presque l'asservissement de la France. La cause de la légitimité était peu de chose pour eux, du moment où elle ferait le moindre obstacle à l'accomplissement de leurs projets; ils n'avaient dès lors aucun empressement pour la servir. Leur liaison avec la Russie était intime, et ils partageaient toutes ses rancunes.
Au moment où le Roi avait quitté Gand, il était accompagné par Monsieur et M. le duc de Berry, et par tous les membres de son conseil, qui depuis trois mois se trouvaient réunis auprès de lui. C'étaient M. le chancelier Dambray, M. de Blacas, le duc de Dalberg, M. Louis, MM. Beugnot, de Jaucourt, de Chateaubriand et de Lally-ToUendal, ce dernier à je ne sais quel titre. Quant à M. de Chateaubriand, il s'était, sans aucune mission formelle, à ce qu'il
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paraît, emparé à peu de chose près du ministère de Tintérieur qu'on avait considéré comme vacant en l'absence de l'abbé de Montesquiou, qui était resté en Angleterre (1).
M. de Blacas avait été jusqu'alors l'âme de ce conseil, mais sa prépondérance, son existence même commençaient à y être fort menacées. M. de Talleyrand ne s'était pas pressé de rejoindre le Roi, et les bons prétextes ne lui avaient pas manqué pour rester à Vienne. Il ne s'était mis en route que lorsque les souverains eux-mêmes eurent quitté cette résidence pour se rendre à leurs quartiers généraux. Il chemina assez lentement; il se trouvait encore à Liège lorsque le mouvement rétrograde des Prussiens, après la bataille de Ligny, intercepta la route de Bruxelles et de Gand. Il rejoignit le Roi à Mons, où il arriva dans la journée du 22.
Peu de jours avant avait eu lieu une scène depuis longtemps préparée, que son retour avait sans doute hâtée. Le résultat peut, sous quelques rapports, être comparé à celui de la fameuse journée des Dupes, car l'intrigue tourna à l'avantage de celui contre lequel elle était principalement dirigée. Les vues et les intentions de M. de Talleyrand sur l'organisation qu'il conviendrait de donner au ministère que le Roi allait former étaient connues; dernièrement encore, il avait expédié à Gand M. Alexis de Noailles, avec mission de les faire connaître positivement. La correspondance dans laquelle elles étaient sans cesse reproduites avait été, sans nul doute, communiquée aux princes.
(1) On ne peut se dispenser de rappeler ici le long et brillant rapport que M. de Chateaubriand, qui n'y prenait cependant que la qualité de ministre plénipotentiaire du roi de France auprès du roi de Suède, avait jugé à propos d'adresser, le 9 mai, à Sa Majesté, sur l'état intérieur du royaume. L'entreprise était un peu hasardée. Aussi ne fut-elle pas sans inconvénient, et la publicité qu'on ne manqua pas de donner en France à ce rapport y fit certainement plus de mal que de bien. Mais M. de Chateaubriand ne s'en considéra pas moins comme investi, par cet acte, du ministère de l'intérieur, et lorsqu'on refusa de le lui confier, il crut avoir éprouvé une grande injustice.
Au nombre des reproches qu'il adressait le plus souvent au gouvernement de Louis XVIIl, était la part qu'on avait inconsidérément donnée et l'influence qu'on avait laissé prendre à M. de Blacas. Dans le public, en France, et hors de France, on ne lui reconnaissait d'autre titre à cette situation exceptionnelle que celui qu'il tenait de la faveur du Roi. M. de Talleyrand présentait donc comme une mesure tout à fait pressante la nomination d'un ministère coniposé suivant les désirs du pays et qui aurait devant lui une véritable responsabilité. C'est-à-dire que les princes devaient en être écartés , que leur présence au conseil ne pouvait être tolérée plus longtemps. De pareils conseils n'étaient pas pour leur plaire. Ils leur avaient donné beaucoup d'humeur. Monsieur surtout en avait conçu un vif déplaisir. Si, au moment de l'adversité, il les avait supportés sans trop laisser échapper son indignation, son parti fut bientôt pris d'en secouer l'importunité , alors que la maison de Bourbon lui semblait tout à fait réconciliée avec la fortune, et lorsqu'il crut n'avoir plus qu'à recueillir les fruits de la victoire. Toutefois, dans le nombre des sacrifices indiqués, il en était un qui ne lui répugnait pas du tout, c'était celui de M. de Blacas, dont la personne depuis fort longtemps lui agréait peu, qui plus d'une fois s'était placé entre lui et son frère. 11 jugea donc à propos d'en faire le sacrifice à l'opinion publique, dont M. de Talleyrand faisait tant de cas. Il se persuada que ce sacrifice une fois fait, il resterait, avec son fils le duc de Berry, toutpuissant sur l'esprit du Roi. 11 ne doutait pas qu'il lui serait facile de déjouer les projets de celui qui était devenu l'objet de sa plus vive aversion, c'est-à-dire de M. de Talleyrand.
L'exécution de ce plan commença dans le trajet de Gand à Mons, et le Roi obsédé céda aux instances qui lui furent faites de renvoyer sans plus tarder M. de Blacas. On assure que cette résolution lui coûta des larmes; mais M. de Blacas n'en reçut pas moins, le 22 au matin, à Mons, l'ordre de