DISGRACE DE M. DE BLACAS
partir à l'instant pour Ostende, de s'embarquer pour l'Angleterre et de se rendre à Naples, pour y occuper le poste d'ambassadeur. Il était parti lorsque M. de Talleyrand arriva, et déjà Monsieur avait arrangé avec le Roi la liste d'un ministère qui devait être officielle aussitôt qu'on aurait pu former un établissement en France. Dans ce projet, M. de Vaublanc occupait le ministère de l'intérieur, M. le Chancelier conservait les sceaux, M. Louis les finances, et le duc de Feltre le ministère de la guerre. M. Capelle devait avoir aussi dans cette administration une place de grande importance (1).
On ne disait point que M. de Talleyrand dût être exclu de ce ministère; le département des affaires étrangères paraissait lui être toujours réservé; mais on savait bien qu'une telle distribution de portefeuilles rencontrerait de sa part la plus forte opposition. On se flatta d'être bientôt à Tabri de ses objections, dès qu'on aurait franchi la frontière. En France, sa position serait moins forte. Mais ce que M. de Talleyrand venait combattre, était précisément l'à-propos d'une telle résolution. Sa liaison avec l'Autriche s'était fort resserrée. Depuis deux mois il avait combiné avec M. de Metternich un plan qui devait assurer leur influence exclusive sur la cour de Gand. Louis XVIII ne devait point rentrer dans sa capitale avant que la guerre fût entièrement terminée et que toutes les conséquences en fussent réglées.
Dans ce système, il convenait de l'éloigner le plus tôt
(1) M. Capelle et M. de Vaublanc s'étaient rendus à Gand, persuadés, sans trop de motifs, qu'ils avaient beaucoup à craindre des mauvais vouloirs de Napoléon. M. de Vaublanc, préfet de Metz, lui avait cependant offert ses services après le 20 mars dans une lettre très humble, mais ils avaient été rejetés. Quant à M. Capelle, on peut se souvenir de l'injuste rigueur avec laquelle Napoléon avait voulu le traiter en i814, lorsque la ville de Genève, dont il était préfet, eut ouvert ses portes aux Autrichiens. Ses appréhensions étaient donc un peu plus fondées. Ils étaient tous deux, pendant leur séjour à Gand, particulièrement dévoués au service de Monsieur.
possible du théâtre de la guerre, et comme c'était dans le Nord que devaient se porter les grands coups, les deux diplomates avaient résolu de lui faire remonter les rives du Rhin et de tout disposer pour le conduire à Lyon, aussitôt que les routes menant à cette ville seraient ouvertes. On supposait, non sans raison, qu'elle serait une des premières délivrées du joug de Napoléon ; la disposition des différents corps d'armée appartenant à la coalition indiquait suffisamment qu'elle serait alors occupée par les troupes autrichiennes. Le roi de France, disait M. de Talleyrand, ne peut être nulle part aussi bien que dans une ville de si grande importance ; de là il donnera la main au midi de la France, mieux disposé pour lui que tout le reste du royaume; il sera en position de surveiller tout ce qui se passe dans le centre et au nord. Sa situation, enfin, sera excellente pour traiter avec ses alliés.
Cette combinaison pouvait se défendre par de bonnes raisons, dans l'hypothèse d'une lutte prolongée, et M. de Talleyrand, à mesure qu'il avançait vers le but de son voyage, s'y attacha de plus en plus; mais les circonstances étaient fort changées au moment où il rencontra le Roi à Mons. Comme rien ne pouvait contrarier plus sensiblement l'exécution de son plan que l'entrée immédiate de Louis XVIII en France par la frontière du Nord, tous ses efforts furent employés, dans une conférence qu'il en obtint le 22 au soir, à lui démontrer les inconvénients du parti auquel il paraissait s'être arrêté. Louis XVIII ne se rendit point à ses arguments, et M. de Talleyrand se proposait de revenir à la charge le lendemain matin, lorsqu'il apprit que Tordre du départ était donné. Il accourait cependant pour faire entendre de nouvelles représentations, lorsqu'il trouva le Roi déjà monté en voiture et n'en put obtenir qu'une audience de quelques secondes à la portière. Ce dédain de ses avis, cette précipitation à agir de manière à les rendre inutiles, le blessèrent profondément, et il annonça, en ren-