‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 141 sur 229 · SCISSION DANS LE CONSEIL DU ROI · texte numérisé non relu

SCISSION DANS LE CONSEIL DU ROI

trant, que le Roi paraissant mettre peu de prix à ses services, il ne voyait rien de mieux à faire que de se mettre à l'écart; que son parti était pris de ne pas le suivre dans la pointe téméraire qu'on lui faisait faire en France, qu'il restait à Mons . Voulant se rapprocher le plus possible du quartier général des souverains alliés, il chargea un de ses commensaux d'aller lui retenir un logement dans je ne sais quelle ville située entre la frontière et le Rhin.

Sa résolution ne fut pas plus tôt connue qu'elle amena une scission dans le conseil du Roi, et le parti qui se rangea de son bord se trouva de beaucoup le plus considérable et le plus important. Il était si peu raisonnable de se séparer, dans un tel moment, de l'homme qui, depuis huit mois, tenait le fil des négociations entre la France et l'Europe, de celui qui, depuis le débarquement de Napoléon, avait, sans qu'il y eût moyen de le nier, contribué plus que personne à resserrer les nœuds de la coalition qui allait en triompher! M. de Jaucourt, M. Louis, M. Beugnot, M. de Chateaubriand, M. de Lally-ToUendal restèrent donc à Mons avec M. de Talleyrand. Le même mouvement eut lieu parmi des hommes d'affaires qui, sans tenir une place dans le conseil, marchaient cependant à ses côtés. Ainsi MM. Mounier, Angles et Guizot demeurèrent avec 3L de Talleyrand, tandis que MM. de Vaublanc et Capelle s'aclieminèrent à la suite du Roi, avec le duc de Feltre et le Chancelier. Ces quatre personnages se trouvaient ainsi, avec les princes, former à eux seuls le conseil. La grande hâte qu'ils avaient de se saisir du gouvernement et de faire acte de leur pouvoir les poussa à publier dès le 23, au nom de Louis XVIII, la proclamation qui parut sous le contreseing du duc de Feltre, datée de Cateau-Cambrésis. Elle était d'une très médiocre rédaction, pleine de sécheresse, et tout à fait au-dessous de la circonstance. Les menaces y étaient, maladroitement et sans restrictions suffisantes,

mêlées à quelques phrases obligeantes pour la grande masse de la nation.

Les hommes qui étaient restés à Mons avec M. de Talleyrand n'étaient pas résignés à abandonner complètement la partie ; pensant bien que l'isolement dans lequel le Roi allait se trouver lui ferait une vive impression, ils s'étaient décidés à tenter une démarche auprès de lui et même auprès du duc de Wellington, pour qu'il contribuât à éclairer Sa Majesté. Comment comprendre, en effet, que le général victorieux, sous l'aile duquel la maison de Bourbon s'était réfugiée, ne se trouvât pas blessé en voyant écarter de ses conseils le seul ministre avec lequel il eût des rapports habituels et intimes?

M. de Talleyrand, malgré la fermeté apparente de sa décision, n'était pas sans quelque inquiétude sur les suites qu'elle pourrait avoir, et peut-être trouvait-il qu'il aurait mieux fait de ne pas pousser les choses si loin, du moment où il n'était pas sûr de faire adopter le conseil de ne pas entrer en France. Il fut résolu, dans une conférence tenue h Mons, chez lui, le 24 au soir, que M. de Chateaubriand partirait le lendemain. Il s'était offert de lui-même pour remplir cette mission, et la position dans laquelle il s'est si promptement trouvé rend cette circonstance fort remarquable. Il devait aller dire au Roi à quel point, en s'abandonnant à des conseils aussi tranchants, en souffrant l'éloignement d'un homme aussi important. Sa Majesté courait le risque de jeter à la fois le découragement dans l'âme de ses meilleurs serviteurs et les plus vives inquiétudes dans l'esprit de ses peuples. Tout était convenu et préparé pour le départ de ce négociateur; déjà le général de Pozzo, ministre de l'empereur Alexandre auprès de Louis XVIII, et qui, je crois, avait assisté à la conférence, était parti dans le même but, lorsque arriva dans la nuit un message du duc de Wellington. Aucune démarche n'avait été nécessaire pour le pousser à agir; voici la lettre qu'il écrivait à

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