LETTRE DE WELLINGTON A M. DE TALLEYRAND
M. de Talleyrand. Je la rapporte en entier, parce qu'elle confirme en grande partie ce que je viens de raconter, et parce qu'elle fait bien connaître les diverses situations.
« Au Cateau, le 24 juin d815, dix heures du soir (i).
« Mon Prince, le Roi est arrivé ici, et comme je m'y « attendais, il a été reçu avec les plus grandes démonstra- « tions de joie par tous ses sujets. Je regrette seulement que « Votre Altesse n'ait pas accompagné Sa Majesté.
« C'est moi qui ai recommandé au Roi d'entrer en ce « moment en France, parce que je connaissais l'étendue de « nos succès dans la bataille du i8 dernier, parce que je « désirais profiter de l'influence du nom de Sa Majesté pour « donner à ce succès tous les avantages qu'on en pouvait « attendre, et parce que je prévoyais qu'il occasionnerait « une crise dans les affaires du Roi, particulièrement à « Paris, ce qui me ferait souhaiter que pour en tirer avan- « tage Sa Majesté fût sur les lieux, ou au moins aussi près « que les circonstances le permettaient.
« Je me flatte que si j'avais pu vous voir, ou si vous « aviez connu le véritable état des affaires, lorsque vous « avez conseillé au Roi, à Mons, de ne pas entrer en France, « vous auriez donné à Sa Majesté un avis différent et que « vous auriez suivi le Roi.
« Dans l'état actuel des choses, je ne puis que vous « envoyer, comme confirmation de mon opinion relativc- « ment à l'étendue de nos succès, le Journal de l'Empire « du 22, dans lequel vous trouverez le rapport de Bonaparte « sur la bataille, rapport dont la véracité, en tant qu'elle « prouve contre lui, ne saurait être contestée. Vous verrez « dans la même feuille ce qui s'est passé dans la Chambre « des représentants à l'égard de cette bataille, et je vous
(i) L'original de cette lettre est en anglais.
« envoie des copies des lettres que je viens de recevoir du « prince Frédéric d'Orange, qui se trouve devant Valen- « ciennes.
« Vous y verrez qu'en conséquence Bonaparte s'est « décidé à abdiquer le gouvernement en faveur de son fils « et quelles sont les personnes qui forment à Paris un gou- « vernement provisoire . D'après ces faits, je conclus que « vous ne pouvez avoir de scrupules pour rejoindre sur-le- « champ le Roi, mesure que je puis vous prier, ainsi que « les autres membres du conseil , de prendre sans perte de « temps.
« J'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, le très humble « et très obéissant serviteur.
« Signé : Wellington.
« P, S. — Je vous prie d'observer que quoique j'aie vu « le Roi, je n'ai point parlé à Sa Majesté de l'objet de cette « lettre. »
Il est fort permis de ne pas croire à la sincérité de ce postscriptum^ ajouté sans aucun doute pour sauver la dignité royale; car comment admettre que le duc de Wellington ait vu le Roi et ne lui ait pas parlé d'un fait aussi étrange que celui de l'absence, en de telles circonstances, de son ministre des affaires étrangères et de la moitié de son conseil? Comment, d'ailleurs, aurait-il su le conseil qui avait été donné à Mons?
M. de Talleyrand, au reçu de cette lettre, n'hésita pas à partir; il était trop heureux qu'une si belle porte lui fût ouverte pour sortir du défilé dans lequel il s'était engagé un peu légèrement. Les personnes qui n'avaient pas voulu l'abandonner suivirent son exemple et arrivèrent ensemble à Cambrai le 25 au soir. Cette ville avait ouvert ses portes le 24, et le duc de WeUington s'était hâté d'y conduire Louis XVIII, le siège provisoire du gouvernement devant