‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 144 sur 229 · L'AMNISTIE · texte numérisé non relu

L'AMNISTIE

« la marche franche et assurée de mon conseil garantisse « tous les intérêts et calme toutes les inquiétudes. »

On retrouve dans ce passage l'idée favorite de M. de Talleyrand. Ce fut aussi, dans le conseil, l'occasion d'une des plus vives discussions. Là, en effet, se trouvait le principe de l'exclusion des princes. Il y eut, à ce sujet, une scène fâcheuse entre le duc de BeiTy et M. Louis, qui se laissa aller jusqu'à dire que, dans tous les temps, les plus grands malheurs de la France étaient nés de la part que les princes, de gré ou de force, avaient su se faire dans le gouvernement, qui ne devait appartenir qu'au Roi.

Venait ensuite une justification à laquelle on aurait peutêtre mieux fait de ne pas descendre, sur les inquiétudes faussement suscitées relativement au rétablissement de la dîme et des droits féodaux et à la solidité des ventes de domaines nationaux. Puis une assurance d'un très bon effet sur l'intention où était le Roi de choisir parmi tous les Français ceux qui devaient approcher de sa personne et de sa famille. « Je ne veux exclure, ajoutait-il, de ma « présence, que ces hommes dont la renommée est un « sujet de douleur pour la France et d'effroi pour l'Europe. « Dans la trame qu'ils ont ourdie, j'aperçois beaucoup de « mes sujets égarés et quelques coupables. Je promets, « moi qui n'ai jamais promis en vain, l'Europe entière le « sait, de pardonner, à l'égard des Français égarés, tout « ce qui s'est passé depuis le jour où j'ai quitté Lille, au « milieu de tant de larmes, jusqu'au jour où je suis rentré « dans Cambrai au milieu de tant d'acclamations. Cepen- « dant le sang de mes sujets a coulé par une trahison dont « les annales du monde n'offrent pas d'exemple. Cette « trahison a appelé l'étranger dans le cœur de la France. « Chaque jour me révèle un désastre nouveau. Je dois « donc, pour la dignité de mon trône, pour l'intérêt de mes « peuples, pour le repos de l'Europe, excepter du pardon « les instigateurs et les auteurs de cette trame horrible. Us

« seront désignés à la vengeance des lois par les deux « Chambres, que je me propose d'assembler incessamment.

« Français, tels sont les sentiments que je rapporte au « milieu de vous; celui que le temps n'a pu changer, que le « malheur n'a pu fatiguer, que l'injustice n'a pu abattre, le « Roi, dont les pères régnent depuis huit siècles sur les « vôtres, revient pour consacrer le reste de ses jours à « vous défendre et à vous consoler. »

Il est facile de voir les efforts faits pour rassurer tous les intérêts et répondre à tous les sentiments du pays. On parle d'indulgence, de pardon, d'oubli, afin de calmer, d'apaiser toutes les colères et toutes les craintes. En même temps on reconnaît comme indispensable une certaine sévérité pour satisfaire aux besoins de la vindicte publique, et même, car il fallait bien déjà les faire entrer en ligne de compte, aux exigences de l'Europe. Il fallait bien lui reconnaître le droit de se plaindre des nouveaux périls auxquels on venait de l'exposer, des pénibles efforts auxquels elle avait été condamnée une seconde fois. Voilà le double but que les rédacteurs de la proclamation avaient eu la prétention d'atteindre. Jusqu'à quel point y étaient-ils parvenus'?

Le besoin de limiter les poursuites, à la suite d'une crise dans laquelle il était facile de compromettre l'armée et la partie la plus active de la nation, leur avait fait imaginer le renvoi des grands coupables à la désignation des deux Chambres. On avait l'exemple de ce qui s'était pratiqué en Angleterre dans une situation analogue. Il était simple en apparence de s'appuyer sur cet exemple; cependant les conséquences de l'espèce d'engagement qu'on avait pris ont été fort graves et n'ont pas tardé à amener des embarras, devenus plus tard de véritables dangers. Il n'était pas impossible de les prévoir, ainsi que je le montrerai tout à l'heure. La proclamation une fois publiée, le Roi et son conseil n'eurent plus qu'à attendre la marche des événements.

Page 1