M. FOUCHÉ PRESSE LE DÉNOUEMENT
les rues de la capitale, que Tincendie pouvait détruire, comme avait été détruite, il y avait trois ans à peine, la ville des Czars.
Nous n'avions pour nous rassurer que les intentions de M. Fouché, qu'on croyait connaître; nous savions son passé ; sans doute nous reconnaissions la profonde habileté dont il avait fait preuve dans bien des crises politiques; mais quelle confiance pouvait nous inspirer sa moralité? Je lui dois cette justice, qu'il m'a tenu fort exactement au courant de la vraie situation des choses, qu'il ne nous a guère trompés sur ses démarches et ses espérances. Arrivé au point où il avait laissé venir les choses, il sentait aussi bien que nous, dans ces derniers jours, la nécessité d'en finir, et agissait en conséquence.
Une de ses principales occupations était toujours, comme de raison, de pénétrer auprès du Roi; sans cesse il envoyait dans ce but de nouveaux agents. Il usait beaucoup pour cela de M. de VitroUes, et fournissait tous les passeports dont pouvaient avoir besoin les messagers que celui-ci trouvait le moyen d'expédier. Aussitôt qu'il fut informé de la place que M. de Talleyrand tenait dans le conseil, il se hâta de lui envoyer, à Cambrai, son frère, M. Archambaud de Périgord, qu'il mit en état de bien faire connaître le véritable état des choses, et auquel il donna la mission d'expliquer d'abord comment il était possible, suivant lui, de sortir de la crise, puis de faire valoir la nature et l'étendue des services qu'il était en disposition de rendre. Si la question des garanties désirées tenait une grande place dans les instructions qu'il donna à M. de Périgord, si elle revenait toujours dans tous les pourparlers engagés avec Louis XVIII, je ne pense pas qu'il y ait lieu de lui en faire un reproche. Cette préoccupation était fort naturelle de sa part, elle était partagée par un fort grand nombre de personnes dont les vœux et l'opinion avaient le droit de se faire écouter.
Je vis M. de Périgord deux heures avant son départ; je lui remis quelques notes que je crus utile de faire parvenir au Roi. Je ne pouvais m'empêcher de témoigner mes inquiétudes sur les embarras que devait amener la résolulion annoncée dans la proclamation du 28, relativement aux grands coupables dont la désignation était réservée aux Chambres. « Ne vaudrait-il pas mieux, disais-je, dé- <( clarcr tout de suite quels sont les hommes, en très petit <c nombre, dont le Roi ne peut souffrir la résidence dans sa <i capitale, même dans ses États? Ne pourrait-on pas se « servir, pour appuyer cette résolution, des grands mots « de repos public tant de fois violé, et même du repos de « l'Europe, qui vient d'être si cruellement compromis pour <( satisfaire aux passions de quelques ambitieux, de quelques « factieux? » Quelques mois plus tard, on a bien vivement regretté de n'avoir pas adopté ce parti.
M. Fouché avait besoin d'un grand sang-froid, d'une grande impassibilité, pour se maintenir dans la position où il s'était placé. Cette qualité, il l'avait acquise dans sa vie de conspirateur et de révolutionnaire. Eu butte à tous les liasards, sa conduite forcément ambiguë attirait sur lui les méfiances de tous les partis; ces méfiances allaient souvent jusqu'à l'insulte, la menace, surtout de la part des bonapartistes et des révolutionnaires, ses anciens amis. Tous ■cependant affluaient chez lui ; ses salons offraient le plus extraordinaire assemblage; chacun y trouvait sa place, y rencontrait ses amis, ses adversaires. Quant à lui, il allait de Tun à l'autre avec la même aisance que s'il eût eu le même langage à tenir à tous. Combien de fois ne l'ai-je pas vu sortir d'une embrasure de fenêtre, où sa conversation avec l'ancien camarade, avec le conventionnel Thibaudeau, avait eu toutes les apparences de l'intimité, pour venir dans celle où je me trouvais avec mes amis, où je lui parlais de quelque messager expédié à Cambrai I Or, Thibaudeau était connu comme le plus ardent, le plus emporté