‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 152 sur 229 · LA CONFERENCE DE HAGUENAU · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE DE HAGUENAU

« Nous recevrons enfin, était-il dit, les garanties qui « doivent prévenir les triomphes alternatifs et passagers « des factions qui nous agitent depuis vingt-cinq ans , qui (c doivent terminer nos révolutions et confondre, sous une « protection commune, tous les partis qu'elles ont fait « naître. Ces garanties qui jusqu'ici n'ont existé que dans « nos principes et dans notre courage, nous les trouverons « dans nos lois, dans nos constitutions, dans notre système « représentatif, car, quelles que soient les lumières, les « vertus, les qualités personnelles d'un monarque » (l'intention de désigner Louis XVIII était évidente), « elles ne « suffisent jamais pour mettre le peuple à l'abri de l'oppres- « sionde la puissance, des préjugés de l'orgueil, de l'injus- « tice des cours et de l'ambition des courtisans. Français, « soyez unis, et vous touchez au terme de vos maux. « Le repos de l'Europe est inséparable du vôtre I l'Europe « est intéressée à votre tranquilHté et à votre bonheur. »

Voici comment les plénipotentiaires envoyés près des souverains étrangers avaient pu accomplir leur triste mission. Ils étaient arrivés le !•' juillet à Haguenau, où se tenait le quartier général. Les souverains alliés no jugeant pas à propos de leur accorder audience, désignèrent pour les écouter chacun un commissaire. Ce furent pour l'Autriche, le comte de Walmoden, pour la Russie, le comte Capo d'Istria, pour la Prusse, le général Knesebeck. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Stewart, n'ayant pas de pouvoirs ad hoCy fut seulement invité à assister à la conférence.

Lord Stewart, malgré l'irrégularité de sa situation, n'hésita pas à dire hautement qu'il ne reconnaissait nullement aux Chambres de France et aux plénipotentiaires qu'elles envoyaient le droit de choisir un autre souverain que Louis XVIII. Cela amena une vive discussion entre lui et M. de La Fayette, qui ne manqua pas d'invoquer l'exemple de l'Angleterre et de la révolution de 1688. En

résumé, les plénipotentiaires français, sentant qu'il n'y avait rien à faire pour Napoléon II, se bornèrent à repousser Louis XVIII; ils allèrent jusqu'à affirmer que « la « France avait pour ce souverain et sa famille une aver- « sion invincible, qu'il n'était aucun prince qu'elle ne con- « sentît à adopter plutôt que de rentrer sous leur domi- « nation ». Ils donnèrent à entendre qu'ils pourraient accepter le duc d'Orléans, puis parlèrent d'un prince de la maison de Saxe. Je ne puis douter de ces faits (1), car je les tiens du duc de Richelieu, qui se trouvait en ce moment auprès de l'empereur Alexandre, et qui s'est souvent étonné avec moi de ce singulier patriotisme qui allait au-devant d'un souverain de race étrangère, plutôt que de se rallier à celui dont la famille était depuis tant de siècles identifiée avec la nation.

La conférence se termina fort promptement; le soir, les plénipotentiaires français furent congédiés avec la note suivante : « D'après la stipulation du traité d'alliance, qui « porte qu'aucune des parties contractantes ne pourra « traiter de paix ou d'armistice que d'un commun accord, « les trois cours qui se trouvent réunies, l'Autriche, la « Russie et la Prusse, déclarent ne pouvoir entrer présence tement dans aucune négociation. Les cabinets se réuni- « ront aussitôt qu'il sera possible. Les trois puissances « regardent comme condition essentielle de la paix et « d'une véritable tranquillité que Napoléon Bonaparte « soit hors d'état de troubler dans l'avenir le repos de « la France et de l'Europe, et les puissances doivent, « d'après les événements survenus au mois de mars derc< nier, exiger que Napoléon Bonaparte soit remis à leur a garde. »

(1) M. de La Fayette et ses amis ont plusieurs fois nié, même à la tribune, tout ce qui pouvait se rapprocher de ce récit; mais il m'est impossible de n'y pas persister d'après mon entière confiance en la sincérité de celui de qui je le tiens.

Page 1