DÉBATS SUR L'ACTE CONSTITUTIONNEL
Le sort futur de Napoléon était écrit dans les derniers mots de cette note.
Rien, dans cette pièce, ne pouvait justifier les belles paroles et les illusions que les plénipotentiaires cherchèrent à répandre à leur retour, qui eut lieu le S. A les entendre, les intentions de Tempereur Alexandre surtout étaient excellentes ; cependant je ne crois pas qu'aucun d'eux ait été admis en sa présence; ils n'en assurèrent pas moins que ni lui ni aucun des souverains alliés n'était dans l'intention d'imposer à la France la forme de son gouvernement. M. de La Fayette introduisit même cette assertion dans le compte rendu qu'il fit, le 6, à la Chambre. Le langage de lord Stewart aurait dû lui faire considérer au moins comme fort douteuses les intentions de l'Angleterre.
Je ne perds pas mon temps à raconter les inutiles débats qui eurent lieu le 6, à la Chambre des représentants, sur l'acte constitutionnel dont M. Manuel était le rapporteur. Le projet contenait cent vingt-trois articles, et le 7, à six heures du soir, on n'était encore arrivé, malgré la rapidité avec laquelle la discussion avait marché, qu'à l'article 59, qui fut adopté. C'était celui qui accordait l'hérédité de la pairie. Le principe de cette hérédité, combattu avec assez d'adresse par M. Barère, fut défendu par M. Manuel, qui l'emporta. Le rôle de M. Manuel dans cette courte session fut toujours remarquable; plus on y fait attention, plus on reste convaincu que, malgré quelques phrases d'un fâcheux retentissement, ses intentions étaient fort opposées au résultat qu'il a fini par atteindre, que sa situation personnelle a été continuellement sacrifiée à l'obligation qu'il s'était imposée de suivre pas à pas la marche nécessairement tortueuse de M. Fouché.
J'ai dit que la capitulation avait causé beaucoup d'émotion dans l'armée; il fallut, pour la faire exécuter, user d'une grande fermeté. C'était une qualité dont le maréchal Davout ne manquait pas. Dès le 4, une partie des troupes
3i8 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
s'achemina sur la route d'Orléans. Une des principales difficultés pour opérer ce mouvement vint de la pénurie du Trésor. On manquait de fonds pour payer la solde arriérée et faire les avances indispensables en une telle occasion. M. Fouché se tira de cet embarras avec quelques millions avancés par M. Laffitte. Le gouvernement céda en garantie des inscriptions de rente sur le grand livre, appartenant à la Caisse d'amortissement (1).
Le maréchal Davout et les généraux sous ses ordres mirent de leur côté la plus grande activité à réunir avec l'artillerie tout le matériel de guerre qu'il était possible d'enlever et qu'il importait, dans toutes les hypothèses, de ne pas laisser sous la main des étrangers. La place de Vincennes, qui était devenue un grand dépôt, un véritable arsenal, fut presque entièrement vidée. Sous tous ces rapports, il est impossible de ne pas admirer l'énergie et l'activité de l'administration militaire. L'armée, qui au moment de son arrivée sous les murs de Paris présentait le spectacle d'une déplorable confusion, avait été, dans l'espace de six à sept jours, complètement réorganisée. Elle comptait au moment de son départ un effectif de soixante-dix mille hommes dans une fort bonne tenue, parmi lesquels se trouvaient quatorze mille hommes de la garde impériale,
(i) Cette négociation d'effets publics a été, pendant la session de 4815, le sujet d'attaques vives contre M. Laffitte par le parti royaliste. Il les a repoussées ave<: force et habileté, en homme qui avait rendu un grand service, à qui on devait des remerciements plutôt que des reproches. En réalité, l'avance des fonds, faite par lui, était peu méritoire; on ne savait pas encore combien il lui avait été facile de se les procurer. Ce fait, éclairci depuis, en voici l'explication. Napoléon en partant avait déposé entre ses mains sept à huit millions, qu'il s'était chargé de garder et dont il devait payer intérêt à 4 ou 5 pour 100. Or, il était impossible de trouver un emploi plus avantageux de ces millions. En prenant les rentes au taux auquel il les a reçues, il s'est assuré un bénéfice énorme, qui a été le commencement de sa grande fortune. Il est même remarquable que cette fortune s'est constamment élevée et accrue par des opérations de même nature dont l'occasion lui a été fournie par les emprunts successifs que le gouvernement royal a été dans la nécessité de contracter.