‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 154 sur 229 · SENTIMENTS DE LA GARDE NATIONALE · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DE LA GARDE NATIONALE

qui n'avait pas été aussi complètement détruite qu'on l'avait afflrmé. Ces soixante-dix mille hommes étaient la meilleure partie de ce qui restait de l'immense et redoutable armée française, qui pendant si longtemps avait dicté des lois à l'Europe. L'étonnement fut grand, après tant de désastres, si bien faits pour abattre les esprits les plus fermes, lorsqu'on vit ce noyau qui avait encore tant d'apparence de force et de vie. On n'y trouvait pas un régiment qui n'offrit l'aspect le plus martial et le plus déterminé. J'allai plusieurs fois au Champ de Mars où était campée la garde impériale. Malgré les sentiments qu'elle laissait éclater et qui étaient si contraires à mes vœux, il m'a été impossible de ne pas ressentir une profonde admiration pour une si rare fermeté, pour une fidélité qui fit que bientôt on fut obligé de la dissoudre.

Au moment où nous allions être privés de l'armée régulière et où la capitale allait se trouver envahie de nouveau par des soldats étrangers, il fallait bien songer à tirer de la garde nationale tout le parti dont elle était susceptible; elle pouvait rendre encore une fois le service qu'on en avait si heureusement obtenu dans la précédente année. Elle seule pouvait maintenir le bon ordre au milieu de tant d'éléments de discorde et mettre la ville et les citoyens à l'abri des misères et des désastres qu'on devait redouter. On fit appel à son zèle, à son patriotisme. Son organisation était restée intacte, la fierté qu'elle ne pouvait s'empêcher de ressentir de la grande utilité du secours qu'elle avait déjà rendu la fortifiait dans sa généreuse résolution de ne point se montrer inférieure à elle-même.

Politiquement, ses sentiments n'étaient pas les mêmes. L'immense majorité sentait la nécessité de rappeler les Bourbons et comprenait qu'il n'y avait pas d'autre issue possible à la crise qu'on traversait. Chez beaucoup aussi le souvenir était demeuré des fautes qui avaient amené la catastrophe du 20 mars ; ceux-là auraient voulu des garan-

lies contre leur retour. En reconnaissant donc, en avouant le besoin que le pays avait de retrouver et de reprendre son ancienne dynastie, presque tous auraient désiré qu'elle donnât à la nation quelque indice qu'elle partageait ses sentiments et ses aspirations. La conservation de la cocarde tricolore était vivement désirée; ce fut dans ces derniers jours un des sentiments qui se manifestèrent avec le plus de force dans les rangs de la garde nationale; je me crus obligé d'en avertir le Roi dans une note que je lui fis parvenir.

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