‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 155 sur 229 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les membres du parti royaliste investis de pleins pouvoirs par Louis XVIII tiennent conseil chez le maréchal Macdonald. — On propose de s*emparer de l'administration de la ville de Paris et de provoquer un mouvement en faveur des Bourbons. — MM. de Vitrolles, de Crussol et Pasquier démontrent l'inutilité et le danger d'une tentative de ce genre. Après le départ des troupes les royalistes commencent à se remuer. — Le mouvement d'opinion s'accentue & l'annonce de l'approche du Roi. — M. Pasquier se rend auprès de ce dernier à Arnouville. — Il est invité aussitôt à prendre place au conseil. — Singulier accoutrement de M. de Chateaubriand. — M. Pasquier engage le Roi à remettre son entrée à Paris au lendemain. — Le général Dessolle reprend le commandement de la garde nationale. — Réintégration des fonctionnaires dans les postes qu'ils occupaient au 1" mars. — A l'issue du conseil, M. Pasquier apprend sa nomination de ministre. — Il accepte le portefeuille de la justice à la condition que M. Mole gardera la direction des ponts et chaussées. — M. Fouché est nommé ministre de la police. — Première entrevue de ce personnage avec Louis XVIII. — Rentré à Paris, il propose la dissolution de la commission de gouvernement. Cette dernière, avant de se séparer, envoie un message aux Chambres, premier grief du parti royaliste contre M. Fouché. — Entrée du Roi à Paris. — M. Pasquier est chargé par intérim du ministère de l'intérieur. — On parle de porter à ce dernier M. de Pozzo di Borgo. — M. Decazes est appelé à la préfecture de police. — Préambule de l'ordonnance portant nomination des ministres. — Coupable négligence de M. de Talleyrand, qui ne met pas ses collègues au courant de la situation extérieure.

On sait les pouvoirs dont je me trouvais investi et que M. Hyde de Neuville m'avait apportés, ainsi qu'à plusieurs autres personnes. Voyant avec regret qu'il n'en fût fait aucun usage, il imagina de provoquer une réunion de tous ceux à qui il les avait remis. Nous fûmes invités à nous trouver le 4 au soir chez le maréchal Macdonald. On se demanda s'il n'y avait rien à faire pour accélérer la sou-

mission de la capitale à son souverain légitime. Les assistants étaient, outre le maréchal Macdonald, le maréchal Oudinot, M. de VitroUes, M. de Grosbois, M. le bailli de Crussol, M. Dubouchage et moi. M. de Chabrol était parti pour Lyon, où il avait pensé que sa présence pourrait être fort utile.

On proposa de se transporter le lendemain à THôtel de ville, de signifier nos pouvoirs au préfet et de lui demander de nous remettre l'administration de la capitale. S'il eût obéi, nous aurions publié une proclamation dans laquelle tous les bons citoyens auraient été invités à se réunir pour mettre un terme aux angoisses de la .patrie. Nous aurions assemblé le conseil municipal et lui aurions proposé d'envoyer une députation au Roi, suppliant Sa Majesté de rendre le plus tôt possible à sa bonne ville de Paris le bienfait de sa présence.

Cet avis fut combattu par M. le bailli de Crussol, M. de VitroUes et moi. Il nous fut facile de montrer qu'on courait, sans aucun avantage réel, le risque de causer une très vive émotion dans la ville et d'engager des rixes sanglantes. Ce qu'il y avait de plus désirable était qu'aucun fait de ce genre ne précédât ou ne signalât l'entrée du Roi dans sa capitale; or, il était parfaitement sûr que, parla seule force des choses, cet événement s'accomplirait avant fort peu de jours. Fallait-il, pour faire preuve de zèle, courir le risque de mettre le trouble là où on pouvait espérer d'obtenir bientôt les apparences, au moins, de Tunanimité? J'ajoutai qu'il me paraîtrait insensé de tenter quoi que ce fût aussi longtemps que la retraite entière de l'armée ne serait pas effectuée. M. de VitroUes et le baiUi de Crussol donnèrent à entendre assez clairement qu'on risquait de gêner M. Fouché, qui seul pouvait prendre les mesures nécessaires et les exécuter à propos. Cette délibération a été le seul usage fait par nous des grands pouvoirs qui nous avaient été confiés.

Page 1