‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 156 sur 229 · RÉVEIL DES SENTIMENTS ROYALISTES · texte numérisé non relu

RÉVEIL DES SENTIMENTS ROYALISTES

Notre conférence eut cependant un résultat, auquel on n'avait pas pensé; il me vint à Tidée qu'on pourrait peutêtre tirer quelque parti du conseil municipal, qu'il ne serait pas impossible d'en obtenir une déclaration qui donnerait une bonne couleur aux dispositions et aux intentions de la ville. J'allai donc trouver le préfet, M. de Bondy, c'était un de mes plus anciens amis. Je lui représentai que, laissant de côté son intérêt particulier, il était dans celui de ses administrés qu'il s'occupât sans délai d'obtenir une manifestation de sentiment qui fût de nature à hâter, entre eux et la maison de Bourbon, une réconciliation dont le besoin était universellement senti. Cette manifestation ne pouvait sortir légalement que du conseil municipal. Il le comprit; d'accord avec M. Mole, membre de ce conseil, il provoqua une délibération qui eut lieu le 7 et qui fut telle qu'on pouvait le désirer. Mais elle venait trop tard, la question était déjà décidée. Cotte démarche fut donc peu appréciée.

Le parti royaliste, fortement comprimé dans Paris, commença à se remuer du moment où il fut assuré que l'action militaire n'était plus à craindre. Beaucoup d'écrits, à l'exemple de celui de M. Maleville, s'étaient répandus depuis quelques jours; plusieurs journaux parmi les plus accrédités n'avaient pas craint de laisser percer leur opinion. Les ardents bonapartistes, ceux qui désiraient une nouvelle dynastie, s'en étaient plusieurs fois irrités et avaient sollicité dans la Chambre des députés des mesures pour arrêter un désordre qui contrariait leurs vues et leurs sentiments. Leurs plaintes avaient été vaines; le principe de la liberté de la presse, qu'ils avaient eux-mêmes imprudemment invoqué au commencement de la session, s'était retourné contre eux.

Le mouvement d'opinion alla en augmentant, et il fut sensiblement accéléré lorsqu'on eut, le 4, la nouvelle que le Roi avait quitté Cambrai et était entré le 3 à Senlis. Il y

passa la journée du 4 et arriva le 5 dans la 'matinée au château d'Arnouville, à une lieue de Saint-Denis, où il s'établit. Dès le 5 au soir et dans la journée du 6, il y eut grand empressement de la part des serviteurs dévoués à la famille royale, accourant pour faire preuve de zèle et pour offrir leurs hommages au souverain ; mais les portes de la ville étaient encore gardées militairement; la garde nationale, à qui elles avaient été confiées, s'opposa avec assez de rudesse à ces pérégrinations; il y eut des querelles assez vives, quelques personnes, au retotu*, furent assez maltraitées.

Plusieurs des courtisans qui étaient arrivés à Arnouville avec le Roi, surtout les militaires de sa maison, avaient essayé de le devancer dans la capitale, ils n'avaient pas craint de s'y présenter avec leur uniforme, ou au moins avec leur cocarde blanche. Ceci fut l'occasion d'un grand tumulte; la garde nationale s'empara d'eux et les conduisit à l'hôtel de la préfecture de police, où ils furent retenus. Cet hôtel n'était plus occupé par M. Real ; M. Fouché, profitant du mauvais état de sa santé, s'était hâté de le remplacer par M. Courtin, procureur du Roi, et tout à fait à sa dévotion. M. Courtin ne tarda pas à relâcher les prisonniers et leur donna pour se retirer toutes les facilités désirables. Ce fut le seul fait un peu marquant de sa courte administration, dans laquelle il m'a toujours été impossible de découvrir aucun acte répréhensible qui justifie le traitement qui lui fut cependant, bien peu de temps après, infligé par celui qui l'avait mis en avant, par M. Fouché luimême.

Nous voici arrivés au moment où cet extraordinaire personnage n'avait plus de temps à perdre s'il voulait recueillir le fruit de toutes les manœuvres dans lesquelles il s'était engagé. Il avait envoyé plus d'un émissaire au duc de Wellington depuis celui qu'il lui avait dépêché pour préparer la conclusion de l'armistice; du moment où cette

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grande affaire avait été conclue, le désir de se voir était devenu réciproque entre le duc et lui. Il eut l'adresse de persuader à ses collègues du gouvernement provisoire qu'une conférence avec le général anglais pourrait être fort avantageuse dans l'intérêt commun.

Ce fut donc avec leur agrément qu'il se rendit le 6 à Neuilly, où était le quartier général anglais. Le hasard fît que M. Mole arrivait chez lui au moment où il montait en voiture, il lui fît prendre place à côté de lui; c'est ainsi que M. Mole fut témoin de Tentrcvue. L'air d'assurance, la manière dégagée avec laquelle M. Fouché parlait de toutes choses et garantissait au Roi l'entrée la plus brillante dans sa capitale, pour peu qu'on voulût bien suivre ses conseils, qu'on se remît entre ses mains, en imposèrent au duc de Wellington, qui se fît fort de faire accepter ses services au Roi, et de lui donner auprès de Sa Majesté le crédit qui permettrait de réaliser tout le bien qu'il promettait de faire. M. Fouché donna communication d'une lettre qu'il avait préparée pour le Roi et que le duc se chargea de remettre; je n'ai pas vu cette lettre et me garderai bien de la certifier telle qu'elle est rapportée dans les mémoires publiés en 1814 sous son nom.

De retour à Paris, il n'hésita pas à faire connaître à ses collègues que, d'après sa conversation avec le duc de Wellington, il n'y avait plus qu'à s'occuper des préparatifs nécessaires pour la rentrée de Louis XVIII, qu'elle aurait lieu au plus tard dans deux ou trois jours. Sur cette nouvelle, M. Carnot, le général Grenier et M. Quinette insistèrent fortement sur une idée qu'ils avaient déjà mise en avant plus d'une fois, celle de se retirer avec l'armée, de la suivre sur les bords de la Loire et d'y transporter leur fantôme de gouvernement. Aidé de M. le duc de Vicence, M. Fouché parvint à leur faire abandonner cette résolution, qui ne pouvait qu'entraîner de nouveaux malheurs.

Le 7 au matin, étant informé que le passage aux bar-

rières du côté de Saint-Denis était redevenu libre, je me décidai à aller rendre aussi mes hommages au Roi, au château d'Arnou ville. J'y arrivai à midi. Je trouvai les avenues et la cour du château remplies de voitures et de monde; le maréchal Macdonald arrivait en même temps que moi. La première personne que nous rencontrâmes fut le général de Pozzo di Borgo, qui parut enchanté de nous voir et nous fît beaucoup de questions sur la situation de la capitale, sur l'esprit qui y dominait et sur la manière dont le Roi y serait probablement reçu. Après l'avoir rassuré sur ces points, nous entrâmes dans le château. Le Roi tenait en ce moment un conseil, et les pièces qui précédaient son cabinet étaient tellement encombrées de monde que difficilement y pouvait-on faire quatre pas en avant.

Je remarquai que les conversations roulaient presque toutes sur le même sujet. Pourquoi le Roi ne partait-il pas à l'instant pour Paris? N'était-il donc pas certain qu'on l'y recevrait avec enthousiasme? Et si quelques malveillants osaient élever la voix, justice n'en serait-elle pas bientôt faite? Il ne manque jamais de gens, dans les circonstances de cette nature, qui croient que les choses ne sauraient se bien terminer sans quelque acte de violence qu'ils appellent de la vigueur I J'écoutais silencieusement tout ce qui se disait autour de moi, lorsque le Chancelier vint à sortir de la salle où se tenait le conseil. Il m'aperçut, me fit un signe d'intelligence et étant rentré, ressortit une minute après pour m'appeler au nom du Roi et m'introduire dans le cabinet. Je me trouvai donc aussitôt, et sans que rien m'y eût préparé, transporté au milieu du conseil, en présence de Sa Majesté, de Monsieur, de M. le duc de Berry. Je fus accueilli avec les marques d'une bienveillance générale.

Le conseil était composé de toutes les personnes dont j'ai déjà donné les noms. Il ne me fallut pas longtemps pour reconnaître que M. de Talleyrand y tenait, avec son

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