CONSEIL AU CHATEAU D'ARNOUVILLE
aisance habituelle, la première place. Je ne savais, alors, rien de ce qui s'était passé à Mons et à Cambrai, je savais seulement que M. de Blacas avait été éloigné. Il me fut impossible de n'être pas frappé, au milieu de cette réunion assez nombreuse, de la singulière figure de M. de Chateaubriand, que je crois voir encore, affublé d'un grand sabre de Damas qu'il avait, à ma connaissance, rapporté de son voyage en Syrie, et qui lui pendait au côté, suspendu à un long cordon rouge. Ce fut le Roi qui prit la peine, avec beaucoup de bonne grâce, de m'exposer le sujet de la délibération, sur lequel il était bien aise d'avoir mon avis. Il s'agissait, dans cette salle, comme dans la précédente, de savoir si on partirait à l'heure même pour Paris ou si on attendrait jusqu'au lendemain. Pour se décider avec quelque apparence de raison, il fallait avant tout connaître la véritable disposition des esprits dans cette ville. Sa Majesté me faisait l'honneur de penser qu'aucun renseignement sur ce sujet ne pourrait être plus assuré que le mien.
Je répondis en toute franchise que je croyais très préférable de remettre au lendemain. La dernière portion de l'armée, celle qui se composait de la garde impériale, ne s'était mise en route qu'à la fin de la dernière nuit, qui s'était passée dans une grande agitation. Beaucoup de peuple s'était porté au Champ de Mars pour voir le départ. Les adieux avaient été très affectueux; ce ne serait pas trop de vingt-quatre heures pour calmer les têtes que cette scène avait dû exalter. La garde nationale tout entière portait encore la cocarde aux trois couleurs. Le Roi entendait-il qu'elle fût remplacée par la cocarde blanche? Dans cette hypothèse, ce n'était pas trop de laisser la fin du jour pour préparer et effectuer un tel changement. Je ne supposais pas qu'on voulût risquer de mettre les deux emblèmes en présence l'un de l'autre. Enfin, si on se décidait à franchir le pas dans la journée même, il me semblait impossible de garantir que quelque scène fâcheuse ne viendrait
pas troubler la rentrée du Roi dans sa capitale. Si, au contraire, on consentait à la différer de vingt-quatre heures seulement, je croyais pouvoir répondre que tout se passerait à la satisfaction générale; que Sa Majesté n'entendrait sur son passage que les plus vives et les plus favorables acclamations.
Cet avis ne fut pas combattu et parut agréer au Roi, qui, après un instant de silence, dit : « Eh bien ! soit. Voilà qui est entendu. Messieurs, ce sera pour demain. »
Il y eut ensuite entre le Roi et M. de Talleyrand un colloque de quelques secondes pendant lequel Monsieur et M. le duc de Berry, auprès desquels je me trouvais, me donnèrent toutes les marques possibles de bienveillance. Sa Majesté reprit la parole pour ordonner à M. de Talley rand de relire devant moi les ordonnances qui avaient été précédemment convenues. L'une portait que les fonctionnaires de l'ordre administratif et judiciaire, les commandants et officiers de la garde nationale qui étaient en activité de service le 1" mars dernier, reprendraient à l'instant leurs fonctions; l'autre rendait spécialement au général DessoUe le commandement de la garde nationale de Paris, sous les ordres de Monsieur.
Interrogé sur ce que je pensais de ces deux ordon nances,je répondis qu'en ce qui concernait le général DessoUe, on savait, par expérience, combien il était propre à ce commandement, qu'on ne pouvait donc rien faire de mieux que de le lui rendre, mais qu'il importait de l'en informer le plus promptement possible, parce qu'il allait avoir beaucoup de mesures à prendre pour le lendemain. Quant à celle concernant la réintégration de tous les fonctionnaires administratifs et judiciaires dans les postes qu'ils occupaient au i" mars, je dis que l'effet serait bon au premier moment, mais qu'on ne tarderait pas à suspendre l'exécution d'une mesure aussi solennellement annoncée, attendu l'impossibilité de maintenir en place un