‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 158 sur 229 · M. PASQUIER MINISTRE DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

M. PASQUIER MINISTRE DE LA JUSTICE

certain nombre de ces fonctionnaires qui étaient restés en fonction après le retour de l'Empereur, qui s'étaient fortement compromis, et auxquels il serait impossible d'accorder, dans les premiers temps du moins, une pleine et entière confiance.

Le conseil terminé, chacun se retira. M. Louis me rejoignit lorsque j'étais déjà dans la cour, cherchant à regagner ma voiture; il me dit que M. de Talleyrand me priait de monter dans son appartement, où il avait à causer avec moi. a C'est pour vous apprendre, ajouta-tr-il, que vous êtes ministre et ministre ayant le choix entre deux portefeuilles, celui de la justice et celui de l'intérieur. » Mon étonnement fut au comble, et sans savoir que dire, je me laissai conduire dans un petit logement que M. de Tal leyrand occupait dans les communs du château; mais déjà sa voiture était avancée et il m'engagea à y monter avec lui, en donnant à la mienne l'ordre de suivre. « Nous eau serons en route, me dit-il, je vous laisserai à Saint-Denis, parce que je vais chez le duc de Wellington à Neuilly. » Aussitôt, en route, il me confirma ce que m'avait annoncé M. Louis. Pris au dépourvu, un peu effrayé du fardeau qui allait m'être imposé, mais flatté en même temps du choix qui venait me chercher en des circonstances si difficiles, je ne savais que répondre. M. de Talleyrand me fit sortir de cette incertitude en me disant qu'il s'agissait de me décider sur le choix que j'avais à faire, et en aff'ectant de n'avoir de doute qu'à cet égard. Je me décidai pour le ministère de la justice, qui me parut de beaucoup le plus aisé. « Eh « bien, soit, me répondit-il, c'est une chose faite. » — « Oui, lui répondis-je, mais à une condition cependant. » Alors, obéissant à une idée qui me vint sur-le-champ dans l'esprit, je lui demandai que la place de directeur général des ponts et chaussées, que j'allais quitter, et que je regrettais beaucoup, fût laissée à M. Mole qui l'occupait. Son premier mouvement fut négatif. « Oui, repris-je, il n'est à

« cette place que parce qu'il n'a pas voulu de deux minis- « tères qui lui ont été offerts; ajoutez qu'il n'a pas voulu a être dans la Chambre des pairs. Ses sentiments sont « excellents, j'en réponds. Vous avez besoin de rassurer « beaucoup de monde, beaucoup d'intérêts, vous ne pouvez « rien faire qui aille plus directement à ce but. Le nom de « M. Mole n'est-il pas d'ailleurs un nom qu'il importe de « rattacher à la maison de Bourbon? »

Il tomba d'accord sur tout cela, mais ajouta qu'il serait peu aisé de le faire comprendre au Roi, qui, dès sa première rentrée en France, avait eu des préventions contre M. MoIé. Là était la difficulté. «N'oubliez pas, lui répondis-je « en insistant, que cette faveur est une condition que je a me crois en droit de mettre au dévouement qui me fait (c renoncer à la position la plus douce et la plus heureuse « pour en accepter une qui doit être si hasardeuse. » Il me promit do tout faire pour m'obtenir cette satisfaction.

Ce fut alors que M. de Talleyrand m'annonça que M. Fouché était ministre de la police. Voyant le profond étonnement qui se manifesta sur mon visage : « Que voulez- « vous, me dit-il, tout le monde s'est réuni pour nous « imposer cette loi. Le duc de Wellington, qui en a la tête « tournée, a déclaré qu'il n'y avait que ce seul homme qui « pût garantir la soumission de la capitale, par conséquent « de la France ; il est venu lui-même conjurer le Roi de ne « pas refuser de l'admettre dans ses conseils. Or, on a dans « ce moment de telles obligations au duc de Wellington, « qu'il n'y a aucun moyen de résister à ses instances. Ce « n'est pas tout encore; le faubourg Saint-Germain ne jure « que par M. Fouché, tout ce qui est parvenu de lettres et « d'émissaires au Roi et aux princes, depuis quinze jours, « n'a parlé que de lui et des grands services qu'il rendait à « la cause royale. Enfin le bailli de Crussol est arrivé hier « soir à Arnouville et a si bien endoctriné Monsieur, que « ce matin il est venu trouver le Roi, s'est exprimé en

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