COMPOSITION DU MINISTERE
« faveur de M. Fouché avec une chaleur qui a achevé de « lever tous les doutes. Il en faut donc prendre son parti ; « c'est pour le moment un homme inévitable. » — « Je le « vois bien, répondis-je; je sais aussi que pour le moment « cette nomination lèvera quelques difficultés; mais je « crains fort qu'elle n'en produise incessamment un bien « plus grand nombre. A Dieu ne plaise que je ne sente que « M. Fouché doit être bien traité ; il était indispensable de « chercher le moyen de le satisfaire; mais je ne croyais (c pas qu'il fût nécessaire de l'appeler dans le conseil, de le « faire pénétrer dans l'intimité du Roi; il y a de certaines « taches qui ne s'effacent pas, de certains rapprochements « qui ne se peuvent faire sans blesser des délicatesses qui « doivent toujours être respectées. Je plains beaucoup le (( Roi d'avoir un tel ministre, car je me plains fort moi- « même d'avoir un tel collègue. Puisque c'est chose décidée, « puisque le Roi s'est résigné, il faut bien se soumettre et « faire bonne contenance. »
Je demandai, comme de raison, à connaître tous les personnages qui devaient composer le nouveau ministère. C'étaient, sous la présidence de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, M. Louis aux finances, le maréchal Gouvion Saint-Cyr à la guerre, M. de Jaucourt à la marine, le duc de Richelieu à la maison du Roi, M. Fouché à la police et moi à la justice. Hors M. Fouché je n'avais rien à dire sur tous ces noms. Celui de M. de Richelieu me plaisait infiniment, me consolait un peu de celui de M. Fouché. Quant au ministre de l'intérieur, il restait à trouver. M. de Talleyrand me dit que du moment où je ne le choisissais pas, on avait, pour ce portefeuille, plusieurs idées; que nous en reparlerions le lendemain. Cette conversation nous avait amenés jusque sur le chemin de la Révolte, en face de Saint-Ouen, où je repris ma voiture pour regagner Paris, M. de Talleyrand devant se rencontrer à Neuilly avec M. Fouché, chez le duc de Wellington,
qui avait voulu que leur première entrevue se passât chez lui, en sa présence; elle ne fut ni longue, ni difficile, puisque tout était convenu à l'avance; M. Fouché fut immédiatement conduit par M. de Talleyrand à Arnouville, où il prêta serment entre les mains du Roi comme ministre de la police.
M. Fouché s'est beaucoup vanté d'avoir, dans cette première entrevue, fait entendre à Sa Majesté les vérités les plus fortes et donné les conseils les plus salutaires qui fort malheureusement n'ont point été suivis. J'ai cependant lieu de croire qu'il ne balbutia que quelques mots de reconnaissance, quelques protestations de fidélité. Le bonheur qu'il ressentait d'être arrivé à une telle situation, après tant d'intrigues et de périls, ne lui laissait certainement pas la présence d'esprit nécessaire pour tenir un long discours. Ce que j'ai entendu dire de son trouble dans ce moment ne me laisse aucun doute à cet égard.
Il était de retour à Paris avant cinq heures du soir, se considérant comme ministre du Roi, mais ne le disant point encore, surtout à ses collègues du gouvernement provisoire, avec lesquels il avait une dernière détermina tion à prendre. Il les assembla et leur fit connaître que les alliés étant décidés à remettre Louis XVIII sur le trône, et que ce prince devant faire son entrée le lendemain dans Paris, la commission n'avait plus d'autre parti à prendre que de se dissoudre et d'en avertir les Chambres.
La nécessité de cette résolution devenait encore plus évidente, s'il est possible, par une fort triste circonstance; les barrières de la ville étaient depuis le matin remises aux étrangers, et les Prussiens, impatients de s'établir en maîtres et en vainqueurs, n'avaient pas hésité à s'avancer jusque dans le jardin du Luxembourg, jusque dans le jardin et la cour du palais des Tuileries qu'ils occupaient militairement. Toute résistance était donc devenue impossible. M. Carnot ne put refuser de signer le message qui