DISTRIBUTION DES HAUTS EMPLOIS
« M. de Pozzo, qui est à son service, qui est son ministre « auprès du Roi, ne veut et ne peut rien faire sans son « agrément, même sans ses ordres. Vous voyez donc qu'il « faut quelques jours pour mener à bien cette négociation. « J'espère qu'elle ne sera pas longue, je saurai bientôt à « quoi m'en tenir. »
Je fis les objections qui se présentaient naturellement, mais en résultat il fallait bien encore consentir et me résigner.
Je ne savais pas alors tout ce qui s'était passé au congrès de Vienne; aucune des particularités que j'en ai précédemment rapportées n'était encore venue à ma connaissance; je n'avais donc nulle idée de la situation où le cabinet de France se trouvait vis-à-vis de l'empereur Alexandre ; cette partie si fâcheuse de notre horizon politique m'était totalement inconnue. J'en étais resté sur lo souvenir des excellents rapports qui avaient existé en 1814 entre l'empereur Alexandre et M. de Talleyrand. Je fondais les meilleures espérances sur la continuation de cette bonne intelligence; le plus cruel désappointement m'était donc réservé; il ne se fit pas attendre longtemps. Notre première conférence ministérielle fut courte et insignifiante. Les nominations n'étaient pas encore officiellement connues. Il n'y avait encore rien de signé. M. Fouché cependant s'installait au milieu de nous, sa présence ne mettait personne à l'aise. On parla de quelques places importantes dont il fallait disposer sur-le-champ. M. de Talleyrand dit que le Roi consentait à donner la direction des ponts et chaussées à M. Mole, ce qui parut faire plaisir à tout le monde; puis les postes à M. Beugnot. Il fallait bien faire quelque chose pour un homme d'un talent véritable, qui avait été ministre jusqu'au 20 mars, qui avait suivi Sa Majesté à Gand, et d'ailleurs s'était, dans la crise de Mons, fortement rattaché à M. de Talleyrand.
Restait la préfecture de police; il importait de la placer
en mains sûres et expérimentées. On tomba d'accord sur M. Angles, qui avait longtemps exercé des fonctions analogues et avait aussi fait preuve de dévouement en se rendant à Gand, auprès du Roi. Une fois fixé sur ce point délicat, on se sépara, après être convenu de se réunir le soir à huit heures.
Dans l'intervalle, M. de Talleyrand ayant fait appeler M. Angles, lui avait annoncé ce qu'on lui destinait; mais celui-ci avait décliné la proposition, se fondant sur son titre de ministre d'État, supérieur, disait-il, à la place qu'on lui offrait. Dans la réalité il ne voulait pas se trouver sous les ordres de M. Fouché; c'était le seul motif d'un refus sur lequel il se montra inébranlable. Nous trouvâmes M. de Talleyrand fort déconcerté, blessé de cet incident. Il me semble encore entendre ce dialogue d'où est sortie en si peu de temps une fort grande existence. « Eh bien, où « trouverons-nous maintenant un préfet de police? dit-il « avec un accent d'humeur très prononcé. — Mais nous « avons M. Decazes, répond aussitôt M. Louis. — Decazes? « qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qui le connaît? » Alors M. Louis de répondre que M. Decazes est conseiller à la Cour royale, que c'est un homme de beaucoup d'esprit et de talent, qu'il a fait preuve au 20 mars du plus grand dévouement pour la cause de la maison de Bourbon, qu'il s'est opposé dans la Cour royale à toute démarche ayant pour but de reconnaître l'usurpateur, que celui-ci s'en est vengé en l'exilant, qu'enfin, pendant toute la dernière crise, on n'a pas eu à Gand de renseignements plus sûrs que ceux qu'il y a fait parvenir. M. de Talleyrand me demanda si je le connaissais. « Fort peu, lui répondis-je, il est « gendre de M. Muraire, qui me l'a présenté lorsque j'étais « à la préfecture de police, mais je l'ai rarement vu; je n'ai « jamais causé avec lui, je sais seulement qu'il a plusieurs « fois présidé les assises avec succès. » M. Fouché, interrogé à son tour, répondit : « Mais Decazes est un bon enfant ;