‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 170 sur 229 · SOUMISSION DE L'ARMÉE DE LA LOIRE · texte numérisé non relu

SOUMISSION DE L'ARMÉE DE LA LOIRE

injuste, m'a été beaucoup plus importune. Mes relations dans le Conseil d'État avec M. Fiévée avaient toujours été bonnes. Nommé préfet dans les derniers temps de l'Empire, il avait conservé sa place pendant la première Restauration, pour laquelle il avait montré un grand zèle. Destitué au retour de Napoléon, je l'avais vu pendant les Cent-jours. Je ne manquai pas de proposer que sa préfecture lui fût rendue, mais j'y trouvai la plus grande opposition de la part de M. Louis, qui lui reprochait de s'être, en 1814, constamment opposé, dans le département qu'il administrait, aux ventes de bois nationaux. M. de Talleyrand se joignit à M. Louis, et il me fallut abandonner l'idée de la préfecture de la Nièvre, qui était Tune de celles oii se trouvait la plus grande quantité de bois domaniaux. Le lendemain, je proposai de lui donner celle de la Manche, où cette nature de biens n'existait pas. M. Louis et M. de Talleyrand, qui décidément l'avaient en aversion, renouvelèrent leur opposition, et comme je persistais, l'affaire fut portée devant le Roi, qui, après avoir entendu les raisons pour et contre, décida contre mon avis. Je ne me crus pas permis de révéler ces particularités à M. Fiévée, dont toute l'animosité s'est dès lors dirigée sur moi; il resta convaincu que je n'avais pas voulu le servir.

Pendant que j'étais occupé de l'organisation du personnel, d'importantes nouvelles nous arrivaient. Le 14, on eut la certitude que l'armée de la Loire, commandée par le maréchal Davout, se soumettait au Roi; les généraux Kellermann, comte de Valmy. et Gérard avaient été chargés d'en apporter l'assurance. On avait appris la veille que la ville de Lille venait d'ouvrir ses portes au général dé Bourmont (1), qui s'était présenté au nom du Roi, à la télé

(1) Le général de Bourmont faisait partie de l'armée du maréchal Ney, lors de sa défection; il s'en était éloigné en accourant à Paris, mais il avait su ensuite obtenir de Napoléon, malgré l'opposition du maréchal Davout, ministre de la guerre, un commandement dans l'armée

de quelques troupes. A la porte de Paris, le drapeau blanc flottait enfin sur le château de Vincennes; cette place était sous le commandement du général Daumesnil, à la jambe de bois, fort connu par son énergique ténacité, et dont la soumission aurait pu se faire attendre plus longtemps.

Le i7, l'armée de la Loire ajouta à sa soumission l'acte qu'on devait considérer comme le plus difficile à obtenir d'elle, celui de reprendre la cocarde et le drapeau blanc. Elle y fut décidée par une proclamation de M. le maréchal Davout. Tous les corps séparés, tous les régiments épars se hâtèrent d'envoyer leur soumission, et les places fortes arborèrent généralement le drapeau blanc, ce qui n'empêcha pas que plusieurs d'entre elles ne refusassent d'ouvrir leurs portes aux troupes coalisées. Les commandants ne voulaient par livrer, avec ces places, le matériel dont elles étaient remplies et remettre ainsi entre les mains de l'étranger les plus précieux moyens de défense de l'État. Cette sage temporisation fut le sujet de plaintes de la part des généraux alliés; elle servit souvent de prétexte à leurs procédés les plus violents et les plus odieux. Telle fut la situation du gouvernement français, qu'il se vit obligé, malgré les ordres apparents qu'il donnait au commandant de l'une de ces places, c'était, si je ne me trompe, celle de Givet, de lui en faire tenir de secrets pour qu'il eût à continuer sa résistance. C'était dans cette place qu'avait été jetée, après la bataille de Waterloo, toute l'artillerie qui

qui se rassemblait en Flandre pour l'ouverture de la campagne. Cette faveur, due surtout à la protection du général Gérard, ne lui avait inspiré aucun scrupule, alors que, à la veille de la bataille de Ligny, il se décida & déserter le poste qui lui était confié, avait passé la frontière et s'était rendu au quartier ennemi, puis à Gand. Il y avait été fort bien accueilli. Homme d'esprit et de talent, M. de Bourmont aura, s'il laisse des mémoires, beaucoup de choses à expliquer. Il aura surtout à répondre à cette terrible apostrophe du maréchal Ney l'entendant témoigner contre lui au cours de son procès : « M'avez-vous fait, « Monsieur, la moindre objection contre le funeste parti que j'allais • prendre, et où je ne me suis jeté qu'après vous en avoir donné con- 4t naissance? >

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