‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 171 sur 229 · NAPOLÉON QUITTE LA FRANGE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON QUITTE LA FRANGE

n'était pas tombée aux mains de l'ennemi. Il était de la dernière importance de se conserver cette ressource (1).

Napoléon, après beaucoup d'hésitation, beaucoup de projets formés, d'espérances déçues, sentant la nécessité de prendre un parti et pressé par le général Beker, préposé à sa garde, s'était enfin décidé à mettre sa confiance dans la générosité britannique, et à chercher un asile à bord du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon. Il y avait été reçu le 15, et le 16 il y avait fait voile vers les côtes d'Angleterre.

L'empereur Napoléon ayant quitté la France, et l'armée ayant partout reconnu l'autorité royale, on devait croire que les négociations allaient commencer; que rien ne s'opposait désormais à la conclusion des transactions politiques dont les derniers événements pouvaient faire sentir la nécessité. Avait-on de nouvelles garanties à demander à la France, à la maison de Bourbon? L'heure était venue de les discuter avec franchise. Cette heure si désirée était loin encore, toutes nos espérances se trouvèrent déçues. Nous fûmes longtemps dans l'incertitude, ne sachant ce qu'il nous était permis de croire et d'espérer.

Plus impatient qu'aucun autre de mes collègues, puisque je portais un double fardeau et puisque l'arrangement qui devait m'en soulager dépendait de combinaisons diplomatiques, il n'y avait presque point de jour où je n'interpellasse M. de Talleyrand sur les progrès qu'il pouvait avoir

(l)Le commandant auquel fut envoyée cette injonction secrète était le général Bourke, ancien aide de camp du maréchal Davout, brave et lojal officier. Le duc d'Angoulême lui a fait donner la pairie après sa campagne d'Espagne. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr nous fit part au conseil de la précaution qu'il se croyait obligé de prendre et nous montra l'ordre qu'il allait envoyer. Il était écrit sur un morceau de papier grand comme l'ongle du pouce ; on comprend combien il était nécessaire qu'un pareil ordre ne fût pas intercepté. Bourke tint bon. ainsi qu'il lui était recommandé; sa place ne fut remise que quand le gouvernement eut conclu avec les étrangers tous les arrangements qui pouvaient en rendre l'occupation moins fâcheuse.

faits dans les négociations que je supposais entamées; toujours ses réponses évasives m'étonnaient. Il avait commencé par me dire que, pour suivre utilement des affaires aussi compliquées, il avait besoin d'un intermédiaire sûr, qui s'y dévouât entièrement, qui eût Foreille des ministres étrangers et qu'il pût leur envoyer à toute heure. Or, cet intermédiaire ne pouvait être que le duc de Dalberg, dont il avait pendant les négociations de Vienne reconnu le mérite. Mais le duc de Dalberg s'était arrêté fort mal à propos dans ses terres en Allemagne. Il lui avait écrit de revenir en toute hâte. Il l'attendait d'un jour à l'autre. En effet, le duc arriva entre le 20 et le 25, et les affaires n'en cheminèrent pas plus vite. Je sus seulement que le thème des étrangers était changé. Il ne pouvait plus s'agir de Napoléon ni de la résistance de l'armée. On mit en avant l'incompatibilité de cette armée avec la paix publique en France et en Europe. Sa défection du 20 mars prouvait, disait-on, qu'il était impossible de compter sur elle; tant qu'elle subsisterait, le nom de Napoléon, la présence d'un ruban tricolore et d'une aigle, suffiraient pour la soulever; elle avait suffisamment prouvé qu'elle était irréconciliable avec la maison de Bourbon. Il fallait s'en délivrer, et pour cela on n'avait besoin que de mettre à exécution l'ordonnance rendue par le Roi avant son départ de Lille, dans laquelle il avait prononcé le licenciement de « tous officiers « et soldats des corps de terre et de mer qui auraient parte ticipé à la révolte et passé sous le commandement de « Napoléon Bonaparte ou de ses adhérents ».

Aucune question ne pouvait être soulevée qui fût plus grave que celle-là; aucun parti ne pouvait être pris qui dût faire craindre de plus redoutables conséquences. D'une part, la France allait se trouver entièrement désarmée; elle allait rester sans défense à la merci des soldats étrangers. La moitié du territoire était déjà occupée; fallait-il encore courir les hasards d'une des opérations les plus

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