‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 172 sur 229 · LES ALLIÉS EXIGENT LE LICENCIEMENT · texte numérisé non relu

LES ALLIÉS EXIGENT LE LICENCIEMENT

périlleuses qui se puissent imaginer? Tous ces vieux corps d'une valeur si ferme et si héroïque se laisseraient-ils désarmer sans résistance? C'était en présence de l'étranger, pour obéir à ses exigences, qu'on allait lui demander un tel sacrifice I II y avait là de quoi révolter les plus nobles sentiments du cœur humain; c'était blesser la fierté nationale. En admettant même que pour le moment on obtînt une soumission complète, que deviendraient ensuite, quand on les aurait ainsi jetés au milieu de la population, tant d'éléments de haine, de discorde et de vengeance? Y avaitil dans l'histoire un seul exemple d'une pareille entreprise?

Voilà quel était le sujet des émouvantes délibérations, non pas du cabinet de. France, car la question ne fut pas une seule fois débattue dans le conseil des ministres, mais de quelques hommes qui en portaient plus particuHèrement le poids. Du côté de la France : M. de Talleyrand à peu près seul avec le Roi; du cAté de l'étranger, les souverains alliés, assistés de leurs ministres, tous unanimes dans leur volonté et leurs exigences.

Je fus le premier des membres du conseil que M. de Talleyrand admit dans sa confidence, puis le maréchal Gouvion Saint-Cyr et M. Louis. Ce dernier ne voyait guère, dans une semblable mesure, que le soulagement pour le Trésor d'une dépense qui lui pesait beaucoup. Quant au maréchal, son cœur tout français fut profondément troublé; il parla de se retirer. M. de Talleyrand le retint en lui persuadant que le licenciement ne serait en quelque sorte que de pure forme; on ne pouvait contester au Roi le droit de se faire une armée, il faudrait donc en organiser une nouvelle. On y ferait rentrer tous les hommes qu'il importait de conserver dans tous les rangs et tous les grades. Cette opération donnerait la facilité, sans que personne eût le droit de se plaindre, d'écarter ceux qui pouvaient être considérés comme dangereux. L'armée se trouverait donc réduite sans aucun doute, mais elle deviendrait un

corps d'élite parfaitement sûr et fidèle; ce serait une admirable base sur laquelle on reconstruirait plus tard, suivant les besoins du pays. Le maréchal se laissa convaincre. Il crut qu'il lui serait possible d'opérer le licenciement qu'on lui demandait.

Quant à M. de Talleyrand, son extrême légèreté, sa'profonde indifférence sur les choses les plus graves, ne se sont jamais plus tristement manifestées à mes yeux que dans cette circonstance. J'essayais de l'éclairer en insistant sur le côté politique; il n'eut pas l'air de s'y arrêter un seul instant. Son esprit ne se fixait que sur les difficultés de l'exécution; ses inquiétudes n'allaient pas au delà; aucune des conséquences possibles dans l'avenir ne lui paraissait digne de fixer son attention. « Cela ne peut être autrement, « on ne peut rien faire sans cela; les souverains l'exigent « impérieusement; il n'y a pas moyen de le refuser. «Voilà le texte invariable de ses réponses. Il faut bien ajouter que le Roi, Monsieur et M. le duc de Berry n'avaient à cet égard, ni plus de scrupules, ni plus de prévoyance, ni plus de regrets. Us étaient encore dominés par l'impression qu'avait laissée dans leur esprit la défection si prompte et si générale de cette armée au 20 mars; quand personne ne leur disait le contraire, il était difficile qu'ils ne la regardassent pas comme irréconciliable avec eux. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de la facilité avec laquelle le Roi donna les mains à tout ce qui lui fut proposé pour consommer ce licenciement, l'un des grands événements de l'époque et à coup sûr un des plus surprenants des temps modernes.

Dans ces temps si troublés, à mesure que les jours s'écoulaient, quand les embarras diminuaient d'un côté, ils •semblaient se multiplier de l'autre. On ne tarda pas à savoir à quel point l'agitation royaliste était grande dans quelques parties du royaume, surtout dans les provinces du Midi, et quelles violences étaient encore à craindre. Des massacres avaient eu lieu à Marseille, après la nouvelle de

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