TRAVAUX DU CONSEIL D'ÉTAT
peu de témérité dans cette assertion ; mais ce qui était à la fois très habile et parfaitement convenable dans sa situation personnelle, c'était d'avoir joint à sa proposition en faveur des émigrés une proposition analogue dans l'iatérét de ceux des donataires de l'armée que le sort des combats avait, durant les deux dernières années, privés du fruit de leurs travaux, du prix de leur sang répandu. Il ne demandait cependant cette faveur que pour les dotations dont la première classe était de quatre mille francs, la deuxième de deux mille francs, la troisième de mille francs et la quatrième de cinq cents francs. La Chambre ordonna l'impression de cet intéressant travail et nomma une commission pour l'examiner; elle ajournait à la reprise de ses séances la délibération sur ce projet, et elle chargea son président de se retirer par devers le Roi et de le supplier de vouloir bien faire proparer par ses ministres tous les renseignements nécessaires pour qu'elle eût, à l'époque de sa rentrée en session, le moyen de statuer en parfaite connaissance de cause. Cette démarche du maréchal Macdonald eut en général beaucoup de succès dans le pubHc, et j'ai mis d'autant plus de soin à faire connaître les détails de sa proposition qu'il pourra être curieux de les comparer avec ce qui a été pratiqué et concédé sur le même sujet en 1825. Ce fut pendant la durée de la session législative que le Conseil d'État entra en fonction, trahissant son embarras et son manque d'expérience. On était accoutumé à une prompte expédition des affaires; on fut désagréablement affecté par les lenteurs qu'il fallut désormais subir. Comme directeur général des ponts et chaussées, je me trouvai attaché au comité dans lequel les inconvénients étaient le plus sensibles; c'était celui de l'intérieur; M. Royer-Collard et M. Becquey en faisaient partie : ce fut là que notre liaison commença à devenir assez intime. Ils étaient beaucoup moins assidus que moi, le travail des administrations qui leur étaient confiées et où ils étaient fort novices, leur
laissant peu de loisir. M. Tabbé de Montesquiou avait commis la faute de donner la présidence de ce comité à M. de Balainvilliers, intendant de la province du Languedoc avant la Révolution. U s'était fait depuis, grâce à la protection de M. de Galonné, dont il avait épousé la nièce, attacher au conseil de M. le comte d'Artois; il en était le chef pendant l'émigration ; jamais sinécure ne fut plus complète. Cependant, à sa rentrée en France, Monsieur tenait beaucoup à ce que M. de Balainvilliers occupât un poste important. Le voilà donc président du comité où aboutissaient le plus d'affaires et oîi la connaissance précise des lois et des règlements en vigueur depuis vingt ans était le plus nécessaire. U n'en avait pas la première notion, et son insuffisance était encore rendue plus frappante par des prétentions que rien ne justifiait.
Le souvenir des années passées dans l'ancien conseil me rendait plus dur le déplaisir d'avoir un pareil président; toutefois, les connaissances positives que j'apportai, les quelques services que je rendis me firent en fort peu de temps et à peu de frais une réputation dans le nouveau gouvernement. Le fils de M. Dambray, attaché au comité en qualité de maître des requêtes, ne cessait de faire mon éloge, et le père, qui adoptait facilement les idées du fils, n'hésita plus dès lors à déclarer que j'étais un dos membres les plus utiles du conseil. Je me trouvai en quelque sorte réintégré sinon dans la faveur, du moins dans l'estime et la considération de ceux qui m'avaient témoigné le plus de méfiance; et lorsque j'allais à la cour, il n'était pas rare que Monsieur me parlât avec une bienveillance qui avait quelquefois l'air d'aller jusqu'à la confiance. Ce fut ainsi que, causant un jour avec moi sur la nouvelle forme de gouvernement que le Roi avait donnée, il se laissa aller à me dire : « On l'a voulu, il faut bien en essayer; mais « l'expérience sera bientôt faite, et si, au bout d'une année « ou deux, on voit que cela ne marche pas rondement, on