LA LÉGION D'HONNEUR
« reviendra à Tordre naturel des choses » ; ce qui voulait dire à l'ancien régime. Je note ces paroles parce que Monsieur, sans aucun doute, en prononçait de semblables à bien d'autres que moi, et de là l'opinion qui ne tarda pas à s'établir, qu'il ne voulait pas de la Charte et qu'il était très décidé à la détruire aussitôt qu'il en trouverait l'occasion. Je n'ai pas besoin de dire tout le mal que devait faire une semblable opinion. Il est juste cependant de remarquer que, sous d'autres rapports, ce prince ne négligeait pas ce qui pouvait lui attirer une certaine popularité. Il soignait particulièrement la garde nationale, dont il avait été nommé colonel général. Ses manières affables et gracieuses le servaient très bien. Il s'était attaché, en qualité de major général, M. Allent, maître des requêtes, ancien officier du génie, dont j'ai parlé à l'occasion des fonctions qu'il remplissait au même titre auprès du maréchal Moncey, lors de la reddition de Paris. Ce fut lui, je crois, qui donna l'idée fort heureuse d'attribuer à la garde nationale l'honneur d'être seule chargée de la garde du Roi, le jour anniversaire de son entrée dans la capitale. Cette faveur si bien et si justement placée produisit le meilleur effet.
Il y a eu peu d'abus ayant autant attristé à cette époque les hommes qui avaient joué un rôle honorable dans les années précédentes, les militaires surtout, que la prodigalité avec laquelle on distribua la croix de la Légion d'honneur. Ils voyaient diminuer, pour ne pas dire avilir, la valeur d'une récompense à laquelle ils étaient accoutumés à attacher le plus grand prestige, obtenue, pour le plus grand nombre, au prix du sang et pour des actions d'éclat. Les ministres imaginèrent de s'en attribuer une quantité considérable, dont chacun d'eux disposerait ensuite à son gré en faveur des fonctionnaires placés sous leurs ordres. Ce fut alors qu'on vit presque tous les chefs de bureau, même de simples employés dans les ministères et dans les administrations, obtenir cette distinction. Ce fut surtout dans
les voyages des princes que Tabus eut lieu de la façon la plus révoltante. La décoration était le prix des obséquiosités et des importunités de gens sans valeur. Dans l'administration que je dirigeais, par exemple, alors que des ingénieurs en chef de premier mérite n'avaient pas obtenu la croix objet de leurs vœux, elle fut accordée sans difficulté à des jeunes gens à peine entrés dans le corps, qui n'avaient d'autre titre que celui de s'être trouves sur le chemin de l'un des princes, et d'avoir escorté sa voiture.
L'effet produit par les voyages des princes ne fut pas partout aussi bon qu'on l'avait espéré ; leur inconvénient le plus grave fut de mettre en jeu d'anciennes prétentions qu'avait fait revivre la Restauration, et que la France était loin d'accepter. M. le duc d'Angoulême eut en général assez de succès; la régularité de ses mœurs, la simplicité, la timidité même de ses manières, son accueil bienveillant pour tous lui concilièrent le plus grand nombre des suffrages. Il n'en fut pas de même pour le duc de Berry. Il était souvent brusque, ne ménageait pas assez ses expressions. Il y eut plusieurs scènes fâcheuses dans les provinces de l'Est, qu'il était chargé de parcourir. Le Roi, lorsqu'il revint, se crut obligé de lui adresser quelques paroles sévères sur sa conduite. L'abbé de Montesquiou me dit à ce sujet qu'après cette expérience, on ne le chargerait plus de semblables missions; en effet, même après les Centjours, je ne crois pas qu'il en ait reçu d'autre que celle d'aller présider le collège électoral du département du Nord. Ce mécompte était d'autant plus fâcheux qu'on avait beaucoup compté sur lui pour agir sur les troupes; s'il avait su se contenir, il eût été tout à fait propre à exercer de l'influence sur elles. Il avait de la détermination dans l'esprit, dans les manières. Son goût extrêmement vif pour les plaisirs ne lui permettait aucun rigorisme; c'était une raison pour qu'il fût agréable aux hommes de guerre. On a cité de lui plusieurs mots fort heureux. Il était sur le front