TRAVAIL DU MINISTERE
mois on serait obligé de se jeter dans ses bras pour le supplier d'accepter, dans la plus critique des situations, la direction des affaires. Il fallut bien alors s'estimer heureux de ce qu'en se tenant à l'écart aussi à propos, il avait ainsi évité de se compromettre dans une administration qui donnait si peu de gages de durée.
Nous étions donc, dans le fait, réduits au nombre de six ; ce nombre était bien faible pour discuter et conduire de si grandes affaires. Comme il n'y avait pas de jour qui n'amenât quelque incident nouveau, nous étions obligés de tenir conseil tous les jours ; sans qu'il fût besoin de convocation, nous nous réunissions chaque matin, entre midi et une heure, chez M. de Talleyrand. Là, chacun exposait ce qui lui semblait mériter plus particulièrement l'attention, ce qui demandait une prompte solution. Comme il arrive presque toujours en pareil cas, chacun n'était guère occupé que de ce qui le regardait particulièrement, et, hors un petit nombre d'affaires d'une gravité exceptionnelle, donnait à tout le reste un assentiment de confiance. Il y a si peu d'hommes, même parmi ceux qui arrivent aux grandes affaires, qui sachent s'élever jusqu'aux idées et aux vues générales !
Le ministre de la guerre et le ministre des finances étaient entièrement absorbés l'un et l'autre par les détails, par les difficultés de. tous genres dont les grandes administrations qui leur étaient confiées étaient hérissées. Le ministre de la marine, M. de Jaucourt, beaucoup moins surchargé qu'eux, se livrait davantage aux discussions d'un intérêt plus étendu, qu'on pouvait appeler des questions d'État. Il y apportait un esprit droit, appliqué, éclairé parla conscience la plus délicate. Quant à M. Fouché, sa manière d'être au milieu de nous ne put que me confirmer dans l'opinion que M. de Cambacérès s'était autrefois efforcé de m'en donner. Cet esprit si vif, si actif, si entreprenant quand il se trouvait au milieu d'une révolution,
:;tg mémoires du chancelier pasquier.
engagé dans une crise, nouant les fils de Tintrigue la plus hasardeuse, tombait dans une complète nullité, dans ime sorte d'apathie, vraie ou feinte, du moment ou les affaires reprenaient un cours régulier. Impassible, quand il fallait délibérer froidement et sensément autour d'une table de conseil, hors les débats sur les listes de personnes à mettre en jugement ou à exiler provisoirement, je ne me souviens pas de l'avoir entendu une seule fois prendre à nos délibérations une part qui dût fixer l'attention.
Quant à M. de Talleyrand, il est difficile de croire, à moins de l'avoir vu, que le moment où il devait être occupé exclusivement des affaires dont le fardeau et la responsabilité auraient effrayé l'homme d'État le plus consommé et le plus sûr de ses moyens, ait été précisément celui qu'à soixante ans passés il a choisi pour se livrer à un sentiment dont l'ardeur l'a absorbé au point de ne lui laisser aucune liberté d'esprit. Je suis obligé d'en parler, parce que cela nous a causé de grands embarras, et n'a pas été sans influence sur les affaires publiques. Quand il put croire que la personne dont la présence lui était si précieuse l'avait quitté pour se fixer à Vienne, il tomba dans un abattement impossible à décrire, au moral comme au physique. C'était dans la première quinzaine de septembre, à l'époque où les négociations allaient s'ouvrir. Il est difficile de ne pas attribuer, en partie, à la fâcheuse préoccupation dans laquelle il était tombé le peu de soins qu'il a pris, le peu d'efforts qu'il a faits à cette époque pour améliorer sa situation personnelle auprès de l'empereur Alexandre. Là cependant était le nœud de sa situation politique ; mais il ne paraît pas qu'il s'en soit jamais aperçu, ni qu'il ait eu conscience des conséquences d'une hostilité si puissante. La nature de l'esprit de M. de Talleyrand, la souplesse de son caractère, l'habileté avec laquelle il savait tourner les difficultés lui donnaient pourtant plus qu'à tout autre les moyens d'écarter cet obstacle.