‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 183 sur 229 · LE SALON DE M. DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

LE SALON DE M. DE TALLEYRAND

Je crois aussi que pendant longtemps, surtout dans les premiers moments de son retour du congrès de Vienne, il se laissa beaucoup trop aller à Tidée qu'il était indispensable à la France, même à l'Europe. Il se fiait donc sur la marche des événements et sur la force des choses, pour fixer et maintenir dans ses mains Tinfluence que lui avaient donnée les services rendus, sa capacité et ses talents hors ligne. Tout cela peut expliquer peut-être Tapathie dont il a fait preuve pendant près de deux mois, la stagnation dans laquelle il a laissé les afl'aires; car il est certain qu'il n'y a rien dont il se soit moins occupé, alors que tous les jours étaient si précieux.

J'en fus d'autant plus frappé qu'il s'était, au début, annoncé avec des intentions fort difi'érentes. Il avait alors l'intention de faire de sa maison un lieu de réunion, ua centre où viendraient se grouper tous les personnages importants de l'Europe, où il retrouverait la grande situation qu'il avait su se créer à Vienne dans les derniers mois du congrès. En annonçant que son salon serait ouvert tous les soirs, il avait eu soin d'engager tous les étrangers de marque à s'y rendre. Ils y manquèrent, en effet, fort rarement; c'était pour eux une espèce de club assez commode. Il me pria d'y venir le plus souvent possible. « Vous ver- « rez, m'avait-il dit, que nous avancerons plus nos affaires « dans les causeries qui s'établiront tout naturellement, « que nous ne pourrions le faire dans les conférences les « plus solennelles. J'ai pratiqué tous ces gens-là, je sais « comment il faut les prendre. »

Je me rendais à cette invitation quand les affaires m'en laissaient le temps. Cette réunion m'offrait un très curieux spectacle que j'aimais à étudier. Toute l'Europe diplomatique y passait, avec les principaux chefs des armées étrangères ; mais je ne tardai pas à remarquer que ces personnages causaient beaucoup plus entre eux qu'avec nous, et qu'ils se tenaient dans une grande réserve à notre égard.

Les plus familiers avec M. de Talleyrand étaient les Anglais, le duc de Wellington surtout; cela n'était pas étonnant, après les engagements de Vienne et après les soins que le duc s'était donnés pour le porter à la tête des affaires, en la compagnie, à la vérité, de M. Fouché! Quand M. de Metternich arriva, lui et quelques Autrichiens parurent aussi marcher du même pied; mais les Russes et les Prussiens n'en devinrent que plus froids. Seul M. de Pozzo s'efforçait d'amener un rapprochement. Il hasardait des observations, donnait même quelquefois des conseils, mais c'était timidement, avec la crainte évidente de déplaire à son maître.

Parmi les plus assidus dans le salon de M. de Talleyrand, je dois citer M. de VitroUes. Sans avoir le droit de voter, il assistait cependant à toutes les séances du conseil des ministres, même à celles que présidait le Roi. Secrétaire du conseil avant le 20 mars, sa place n'avait pas été précisément conservée, lors de la formation du nouveau ministère, et cependant il en exerçait toujours les fonctions. Rien ne pouvait être en contradiction plus formelle avec l'existence d'un ministère responsable et solidaire que l'admission dans son sein d'un homme qui n'avait aucune responsabilité et qui savait cependant tout ce qui s'y passait. Une pareille anomalie ne se peut expliquer que par l'insouciance habituelle de M. de Talleyrand et aussi par la faveur très naturelle dont jouissait M. de VitroUes auprès du Roi. Il savait se rendre agréable, même utile; il montrait une assez grande intelligence des affaires, était au courant de tout, avait des correspondances très étendues d'où il tirait souvent des renseignements qui n'étaient pas sans intérêt. Puis c'était un intermédiaire commode auprès du Roi. M. de Talleyrand le chargeait assez habituellement de porter les premières paroles sur les projets pour lesquels on craignait que Sa Majesté n'eût un peu de répugnance. On ne voyait pas assez que celui qui pouvait

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