‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 184 sur 229 · RELATIONS AVEC M. DE VITROLLES · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC M. DE VITROLLES

rendre de tels services pouvait aussi devenir un obstacle au moment où on s'y attendrait le moins.

Outre son dévouement pour M. de Talleyrand, M. de Vitrolles était en rapports fort intimes avec M. Fouché, auquel il déclarait devoir beaucoup de reconnaissance pour les services qu'il en avait reçus pendant les Centjours. J'étais en bonnes relations avec lui, il demeurait place Vendôme, dans une maison contiguê à l'hôtel de la chancellerie; il y entrait plusieurs fois dans le jour, et me tenait au courant de tout ce qu'il supposait pouvoir m'intéresser. Il avait d'ailleurs besoin de moi pour faire fixer par le Roi le traitement auquel ses fonctions lui donnaient droit, et aussi pour obtenir l'abandon définitif de quelques sommes dont le crédit lui avait été ouvert au moment de son départ pour le Midi. C'était bien le moins qu'on lui accordât un dédommagement après tous les dangers qu'il avait courus. Sa fortune était alors fort médiocre. Je ne tardai pas à m'apercevoir que ses relations avec le parti royaliste, dans toute la France, surtout dans la Vendée et dans le Midi, prenaient un caractère qui méritait qu'on y fît attention. En se faisant à tout propos l'organe de ce parti, il aspirait évidemment à devenir un de ses chefs. Son intimité avec Monsieur donnait à craindre qu'il ne fût beaucoup plus porté à user de son influence suivant les vues et les inclinations secrètes de son premier protecteur, qu'à se tenir sincèrement dans les voies où marchait le gouvernement du Roi. J'en avertis M. de Talleyrand à plusieurs reprises. Je lui fis même des observations sérieuses sur une confiance excessive que le Roi avait en M. de Vitrolles ; il lui remettait, après les avoir lues, toutes les pièces sorties du cabinet secret de la poste; je n'en pouvais douter, les ayant vues entre ses mains plusieurs fois. Il avait toujours été de principe que ces pièces, dont il est si facile d'abuser, ne devaient être communiquées à qui que ce fût sans la plus absolue nécessité. Tous les ministres n'en

avaient même pas connaissance, le secret en était ordinairement renfermé entre le Roi, le ministre des affaires étrangères et celui qui avait dans ses attributions la haute police. M. de Talleyrand parut frappé de mes réflexions, mais il ne fit rien pour empêcher la continuation d'un abus si dangereux, qui a duré jusqu'à la fin de son ministère.

M. de Vitrolles était certainement plus qu'aucun de nous en rapport et en communication journalière avec les étrangers. Il nous disait avec quelle passion ils insistaient sur le licenciement de l'armée. Il devenait chaque jour plus évident qu'il n'y avait plus moyen de reculer davantage cette redoutable mesure. Depuis les premiers jours de la formation du ministère elle avait été presque exclusivement le sujet des méditations et des travaux du maréchal de Gouvion Saint-Cyr. Il ne pouvait entrer dans son esprit de séparer la dissolution de la réorganisation immédiate et complète d'une armée nouvelle, assez forte pour assurer l'indépendance et la sécurité du pays. Toutefois, voulant éviter l'apparence d'une supercherie consistant à refaire d'une main ce qu'on défaisait de l'autre, il fallait de toute nécessité adopter un système assez différent de celui qui allait être détruit. Une ordonnance insérée le 11 août dans le Bulletin des lois, en même temps que l'ordonnance de licenciement rendue à Lille le 23 mars, avait posé les bases de l'organisation nouvelle.

Le maréchal Macdonald fut chargé de l'exécution ; il alla remplacer le maréchal Davout et remplit la pénible mission de congédier ses anciens frères d'armes, de licencier ces vieilles bandes de vétérans qui avaient si glorieusement figuré sur tous les champs de bataille de l'Europe. Il s'acquitta de ce bien douloureux devoir d'une manière qui lui concilia tous les suffrages; je ne sache pas qu'il se soit élevé une seule plainte contre lui ; mais il faut convenir en même temps qu'il rencontra une admirable résignation. De son quartier général établi à Clermont, il envoya partout

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