‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 186 sur 229 · PRÉFETS DESTITUÉS · texte numérisé non relu

PRÉFETS DESTITUÉS

les Cent-jours dans le journal de Rouen par ordre du préfet; cette pièce fut envoyée à M. de Talleyrand. Gomment se peut-il, lui disait-on, qu'on ait imposé de nouveau à un département le préfet qui a non seulement autorisé, mais ordonné l'insertion dans son journal d'une pareille infamie 1 M. de Jaucourt lui-même, malgré son amitié pour M. de Girardin, ne put s'empêcher de reconnaître qu'il était impossible de le conserver; il fut remplacé par M. de Kergariou. Eh hien! quand cela fut exécuté, il fallut reconnaître que M. de Girardin avait été victime d'une accusation tout à fait injuste; car il prouva que la pièce avait été envoyée de Paris par le ministre de l'intérieur avec ordre de la faire insérer dans le journal de la ville. Cet ordre expédié dans plusieurs départements avait été exécuté partout. Quant à M. de Bondy, que j'avais envoyé à Metz, sa destitution fut encore plus injuste. Elle avait été imposée par les plus chauds royalistes de la ville, qui étaient venus en députation à Paris pour déclarer qu'il leur était impossible de répondre des élections si on ne leur ôtait pas un préfet dont les manœuvres tendaient évidemment à faire triompher le parti de la Révolution et des bonapartistes.

Trois semaines après, le maréchal Beurnonville vint présider le collège de ce département; il se crut obligé de déclarer à son tour que M. de Bondy y avait pris, avec la plus grande loyauté, toutes les dispositions qui pouvaient amener le triomphe des royalistes; notamment les adjonctions qu'il avait faites aux collèges électoraux avaient été toutes combinées dans le sens qui leur était le plus favorable. Quelle déplorable condition que celle où on est ainsi condamné à obéir aux partis 1 On peut, sur les deux actes que je viens de rapporter, nous accuser de faiblesse ; cependant je crois encore qu'il était alors impossible d'agir autrement que nous ne l'avons fait.

A tous ces dégoûts venaient s'ajouter les embarras, tout à fait impossibles à prévoir, dans le conseil même. M. Fou-

ché voulant sortir sans doute de l'inertie que lui reprochaient ses amis et obéissant aux conseils plus pressants de M. Manuel, son homme de confiance dans la Chambre des représentants, et de M. Huet, patriote assez chaud dans le cours de la Révolution et secrétaire destitué, sous Napoléon, de la préfecture de Nantes, voulut faire un acte de nature à rassurer ses anciens coreligionnaires politiques. On ne cessait de lui répéter que la France avait mis sa coiïfiance en lui à l'époque de la dernière abdication de Napoléon, qu elle s'était décidée sur sa parole à accepter la seconde Restauration, qu'aujourd'hui elle n'attendait que de lui l'appui dont elle avait besoin au milieu des dangers et des déceptions qui la troublaient. C'était à lui qu'il appartenait d'obliger le Roi à se placer résolument entre son peuple et les étrangers ; qu'ils ne pouvaient continuer à fouler impunément une nation forte et indignée qu'on aurait bientôt réduite aux dernières extrémités du désespoir. Le Roi ne devait pas souffrir qu'une poignée de royalistes prétendît s'imposer au pays en profitant de ses malheurs. Si les vérités qu'il dirait n'étaient pas écoutées, si sa démarche demeurait sans résultat, il fallait alors que la France entière entendît sa voix, qu'elle eût connaissance de ses inutiles représentations.

M. Fouché n'hésita pas à suivre cette marche; il commença par publier une circulaire aux préfets. Cette pièce était, on ne saurait le nier, fort convenablement rédigée. « Vos relations avec moi, disait-il aux préfets, embrassent « deux grands objets, l'établissement de l'ordre public « et la pacification du royaume. » Puis venait, au nom du Roi, la promesse de tous les pardons, de tous les oublis, et, par une conséquence naturelle, la plus formelle condamnation de toute espèce de réaction : « Quand nous fléchissons « sous le poids de l'Europe conjurée, ajoutait-il, contre une « ambition dont nous étions les premières victimes, ayons a du moins la consolation qu'il ne soit versé ni une goutte

Page 1