CIRCULAIRE DE M. FOUCHÉ AUX PRÉFETS
a de sang, ni une larme qui puisse nous être imputée. « L'intérêt public doit prendre le premier rang parmi tous (c les intérêts. Qui donc pourrait songer à des vengeances « personnelles au milieu des malheurs publics? »
Il n'y avait rien dans ces paroles qui ne fût parfaitement approprié aux circonstances. On devait encore remarquer cette phrase extrêmement bien dite : « Les avantages que « la France peut espérer dépendent surtout de notre union a intime avec le Roi. Si la nation n'était pas unie avec son « monarque, nous ne recevrions des souverains aucune a garantie de notre indépendance, parce que nous-mêmes (c n'en donnerions aucune à notre repos. » Il terminait enfin par ces paroles : « Le véritable devoir, le vrai patrioa tisme sont aujourd'hui de nous réunir en faisceau autour « d'un monarque dont les lumières et les hautes vertus « sont depuis longtemps éprouvées. Notre patrie, en repre- « nant son rang parmi les États de l'Europe, retrouvera « dans sa fidélité une prospérité durable. » Ce langage dans la bouche de M. Fouché ne pouvait être que d'un bon effet, il semblait conçu de manière à agir très efficacement sur l'esprit des hommes qu'il lui appartenait le plus de persuader; mais il ne s'en tint pas là.
Le 5 juillet, le conseil étant assemblé chez le Roi, contre l'usage constant de ne rien apporter devant Sa Majesté sans l'avoir, pour peu que cela eût la moindre importance, préalablement communiqué à ses collègues, M. Fouché tira de son portefeuille un rapport dont nul de nous n'avait eu connaissance et demanda au Roi la permission de le lire. Ce rapport, fort bien écrit (on a su depuis qu'il avait été rédigé par M. Huet), roulait entièrement sur la déplorable situation du royaume, impitoyablement foulé, pillé et vexé par les troupes étrangères. Les odieux procédés que se permettaient les souverains étrangers, l'état de désespoir où le pays pouvait être jeté par la prolongation des misères qui pesaient sur lui et les conséquences de ce
désespoir y étaient peints avec une grande énergie. Gomme conclusion, la pièce se terminait par cette phrase : « Un c< peuple de trente millions d'habitants pourra bien dispa- « raître de la terre, mais dans cette guerre d'homme à « homme, plus d'un tombeau renfermera les uns près des « autres les opprimés et les vainqueurs I »
Cette pompeuse déclaration était évidemment l'œuvre d'un rhéteur beaucoup plus que celle d'un homme d'État; au milieu de beaucoup de vérités, l'intention d'exagérer était évidente. Que prétendait M. Fouché? Quel pouvait être son but? Chaque jour, il avait assisté au conseil, son silence seul avait pu le faire remarquer, il ne pouvait ignorer que les maux dont il se plaignait avaient été l'objet des constantes préoccupations de ses collègues, il n'y avait pas de démarches qu'ils n'eussent tentées pour les faire cesser. Bien plus, il était impossible qu'il ignorât la convention conclue, huit jours auparavant, avec les étrangers, en vertu de laquelle l'administration des provinces occupées devait être remise aux agents du Roi. Cette mesure commençait à peine à s'exécuter; il fallait donc en attendre les résultats; rien n'autorisait à jeter, avant qu'ils fussent connus, un tel cri d'alarme.
En terminant, M. Fouché annonça que ce qu'il venait de lire n'était que la première partie d'un travail dont il demandait au Roi la permission d'apporter la suite aussitôt qu'elle serait terminée. Pendant tout le temps qu'avait duré cette lecture, nous nous étions tous regardés avec les marques du plus grand étonnement; le Roi n'avait pas manqué de s'en apercevoir. Voulant éviter le débat qui allait, suivant toute apparence, s'ouvrir en sa présence, il prit la parole et dit avec beaucoup de dignité ces mots que je suis certain de rapporter fidèlement : « Le tableau que « vient de tracer M. le duc d'Otrante est bien sombre; mais « du moment où les choses lui apparaissent ainsi, il a été « de son devoir de me les représenter telles qu'il les voit.