‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 188 sur 229 · RAPPORT DE M. FOUCHÉ AU ROI · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. FOUCHÉ AU ROI

« Cette sincérité ne saurait, d'ailleurs, avoir aucun incon- « vénient, car les murs de ce cabinet n'ont point d'oreilles; « nous avons tous la certitude que rien de ce qui s'y dit, « sous le sceau du secret, ne saurait transpirer au dehors. » Ces paroles coupèrent court à toute discussion, et le conseil fut levé bientôt après.

Le soir, ayant eu occasion de travailler avec le Roi, il me peirla de la scène du matin et le fil avec l'accent d'un déplaisir contenu, mais qui n'en était que plus poignant. Je ne pus m'empécher de lui répondre que la scène malheureusement n'était pas finie; que la pièce dont M. Fouché avait donné lecture, n'avait été composée ni pour le Roi, ni pour le conseil ; qu'elle était destinée au public, et que je serais bien trompé si son auteur, d'ici à peu de jours, ne parvenait pas à lui en donner connaissance. « Quoi I après « les paroles que j'ai prononcées? C'est impossible, cela « serait impardonnable. — Sur ce dernier point, je pense « comme vous, Sire; je crains bien qu'avant peu Votre « Majesté soit réduite à la nécessité de faire preuve d'une « juste sévérité. — Impossible, impossible », reprit encore le Roi. Là finit pour le moment notre conversation. On verra bientôt jusqu'à quel point mes conjectures se sont trouvées fondées.

Nous reçûmes le 9 août deux nouvelles fort graves. La première fut celle de l'arrestation du maréchal Ney, qui eut lieu dans les montagnes d'Auvergne auprès de Figeac. Nul n'était plus compromis que lui, et sa situation était très périlleuse. C'était un bien gros événement que la comparution devant un conseil de guerre et peut-être la condamnation d'un maréchal de si haute renommée. En arrêtant les listes, nous n'avions pas supposé que, hors M. de La Valette, qui s'était constitué prisonnier, aucun de ceux qui s'y trouvaient inscrits, hésitât, alors qu'il était si facile de le faire, à sortir du royaume. Je suis très sûr qu'aucun ordre spécial n'avait été donné relativement au maréchal Ney.

On a accusé fort injustement, à mon sens, M. Decazes d'avoir envoyé des ordres particuliers. La faveur naissante du préfet de police portait ombrage. Chaque jour avait vu croître la méfiance que M. Fouché inspirait au Roi. Celuici ne le voyait jamais sans déplaisir, quelle que fût la contrainte qu'il s'imposât; il était difficile que M. Fouché ne s'en aperçût pas. Il usait donc rarement du droit de travailler en particulier avec Sa Majesté. Or, M. Decazes, comme préfet de police, était naturellement désigné pour le remplacer; il n'était pas homme à négliger cet avantage. Je me souviens qu'un jour, c'était dans la seconde ou la troisième semaine de son installation, il me consulta chez M. de Talleyrand sur la latitude que pouvait avoir le préfet de police dans ses relations avec le Roi. Je lui dis, sans y attacher d'importance, quelles avaient été les miennes au début de la première Restauration; que j'étais alors en possession, toutes les fois que je le jugeais convenable, de me présenter à huit heures du mâtin à la porte du cabinet du Roi, qui ne m'avait jamais été fermée. Je lui conseillai d'autant plus volontiers de tâcher de s'établir sur le même pied que je sentais la nécessité de donner au Roi, sur les affaires de police auxquelles je savais qu'il mettait toujours beaucoup d'intérêt, une sécurité qui ne pouvait lui venir de M. Fouché. Tel a été le commencement de la fortune de M. Decazes; il parvint bientôt à se rendre fort agréable au Roi, et ne tarda pas à être en première ligne dans sa confiance.

En même temps que l'arrestation du maréchal Ney, on apprit la nouvelle de l'assassinat du maréchal Brune à Avignon. Les détails de la scène populaire qui avait amené cette catastrophe faisaient horreur. Je ne les donne pas ici, ils sont partout. Le nouveau préfet que je venais d'envoyer dans ce département, M. de Saint-Chamans, arriva au moment où commençait la scène; il y déploya un grand courage et défendit pendant longtemps de sa personne la

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